L'art c'est la vie !



L’écosystème dans lequel évoluent les créateurs est structurellement fragile, l’offre est immense, la demande limitée, et les éventuels intermédiaires captent une partie de la valeur.
Le nombre de personnes qui produisent de l’art, n’a jamais été aussi élevé, alors que les acheteurs n’ont pas réellement augmenté. Et surtout, le marché demeure extrêmement concentré, une minorité d’artistes vendent cher, tandis que la majorité vend peu ou pas. Néanmoins, même pour les rares élus qui possèdent un marché, les revenus arrivent souvent ponctuellement et les contrats salariés restent exceptionnels.
Une exposition peut parfaitement s'avérer réussie, y compris commercialement, puis tombée dans l'oubli pendant des mois. Difficile de construire une stabilité financière sur un modèle aussi aléatoire.

Galeries, institutions, commissaires, critiques, foires… Ce sont eux qui donnent visibilité et légitimité. Sans eux, l’artiste reste souvent invisible. Mais les commissions, souvent 50 %, avec une sélection concernant très peu d’artistes aux profils déjà reconnus, rend l'intégration au système plus difficile que la pratique de la discipline elle-même.
Créer demande du temps, de l’énergie, de la liberté. Or, pour survivre, beaucoup d’artistes doivent enseigner, faire un métier alimentaire et accepter des commandes qui ne leur correspondent pas ou compter sur le revenu du conjoint.
Le numérique a certes ouvert des portes mais également accru la compétition. Internet permet de montrer son travail mais la concurrence est mondiale. Le numérique n’a finalement pas supprimé les barrières, il les a déplacées.

Le marché de l’art fonctionne comme toute organisation sociale hiérarchisée où les prix des produits dépendent moins de leur qualité intrinsèque que des réseaux de distributions et des mécanismes de valorisation qui les entourent.
L’art ne se réduit jamais à une simple affaire d’esthétique, c’est un champ structuré par des rapports de pouvoir, de filtres institutionnels et d'inégalités profondes.
Le marché est organisé en plusieurs niveaux hiérarchiques, du sommet dominé par les grandes galeries et maisons de vente jusqu’au marché plus populaire des portrais, des paysages et de la décoration. Cette structure explique pourquoi les ventes spectaculaires ne représentent qu’une infime partie de l’économie réelle de l’art. Plus on monte dans la pyramide, plus l’accès est filtré, et plus la valeur dépend de la reconnaissance institutionnelle.
Contrairement à l’idée romantique du génie individuel, la valeur d’une œuvre se construit par un ensemble d’acteurs composés de galeries, collectionneurs, critiques, institutions, foires internationales. La sociologie montre que la reconnaissance artistique est un processus collectif, où réputation, réseaux et contexte culturel jouent un rôle déterminant. Autrement dit ce sera le musée qui consacrera l'artiste et son oeuvre, non pas la qualité inhérente à celle-ci.

Les institutions culturelles jouent un rôle central dans la construction de la valeur. Elles déterminent ce qui est considéré comme “art”, ce qui mérite d’être montré, conservé, acheté.
Les inégalités sociales dans les carrières artistiques proviennent surtout de trois mécanismes : l’accès inégal aux ressources (éducation, réseaux, capital culturel), la forte compétition pour très peu de positions stables, et des biais persistants liés au genre, à l’origine sociale ou géographique.
Ces inégalités ne sont pas accidentelles, elles sont structurelles et factuelles. La concentration des opportunités dans les grandes métropoles, l'intégration dans les réseaux, ou ceux disposant d’un capital social et culturel élevé restent des facteurs déterminants.
Les artistes issus de milieux favorisés disposent souvent d’un environnement familial valorisant la culture, de ressources économiques permettant de supporter les périodes sans revenus, de relations facilitant l’entrée dans les écoles d’art, les galeries ou les organismes officiels.
Ces inégalités d’accès soulignent l’importance du capital social, culturel et géographique dans la réussite. Les professions artistiques sont concentrées dans les grandes métropoles Paris, Londres, New York. Cette concentration crée des barrières économiques, coût de la vie, loyers d’atelier, des avantages par la proximité des institutions et les possibilités de spéculation. Les artistes situés hors de ces centres doivent redoubler d’efforts pour accéder à la visibilité et aux opportunités.

Peut-on parler fin de cycle concernant les arts plastiques ?

 

Le terme "Arts plastiques" ne paraît plus guère employé et celui de "Fin de cycle" signifie qu’un modèle dominant arrive à épuisement. Plusieurs signes convergent.

L'épuisement du paradigme conceptuel-institutionnel né dans les années 1960–1980, c'est-à-dire l’art comme discours, comme critique, comme dispositif semble en effet en fin de cycle. Ce modèle intéresse de moins en moins et ne produit plus d’hégémonie.
La perte d’autorité des institutions (écoles, centres d’art, commissaires) sur la définition du contemporain ne structure plus l’ensemble du domaine. Le retour du public vers des formes lisibles, peinture, narration, artisanat, techniques n’est pas un retour réactionnaire, mais un déplacement logique et plus naturel des centres de gravité.
Tout cela ressemble à la fin d’un cycle de légitimité, celui où l’art dit contemporain pouvait se présenter comme unique avant-garde. On assiste bien a une désagrégation d’un régime qui a tenu 50 ans malgré le rejet ou l'ignorance d'une large majorité de citoyens. Les tensions sont réelles, elles signifient que l'Institutionnalisation extrême n'a fait qu'accentuer la fracture entre langage et attentes sociales, pour ne devenir somme toute qu'un protocole administratif imposé.

Nous vivons une transition de régime esthétique.
Un nouveau modèle n’a pas encore pris sa place. D’où cette impression de flottement, de confusion, parfois de décadence. Mais c’est précisément dans ces moments que se réinventent les formes, les pédagogies, les institutions.
Quel est le symptôme le plus frappant de ce tournant ?
L'arrivée ou plus exactement le retour très dynamique, parfois opportuniste, mais révélateur d’un désir d’images. Une demande sociologiquement décisive, qui reconfigure forcément les attentes. Le symptôme le plus frappant, celui qui révèle le mieux la fin d’un cycle, c’est la perte d’autorité des institutions sur la définition de la valeur artistique. Tout le reste découle de cette fissure.
Aujourd’hui, ce pouvoir est contesté par presque tous, amateurs comme professionnels, il se trouve également concurrencé par les pratiques amateurs qui redéfinissent un goût déjà amplement fragilisé par la crise des écoles d'art.
Cette perte d’autorité se manifeste par quelques signes très nets :
- Les écoles ne produisent plus de styles dominants, mais des cohortes d’élèves déracinés esthétiquement.
- Les centres d’art ne sont plus prescripteurs mais suiveurs de tendances, ils finiront d'ailleurs par disparaître les uns après les autres.
- Les discours critiques ne structurent plus le champ, ils le commentent à la marge et de manière des plus confidentielle.
- Le public se tourne vers des formes narratives, cela constitue un basculement historique, l’institution n’est plus seule à décider ce qu’est l’art contemporain.

Des leviers pour une future réforme
Une proposition en trois niveaux pour l'apprentissage : pédagogie, gouvernance, et rapport au public.
Reconstruire la crédibilité depuis la formation, c’est le point névralgique. Un établissement qui ne maîtrise plus sa pédagogie perd mécaniquement sa légitimité.

1. Réintroduire la maîtrise technique comme pilier.
Ateliers de dessin, peinture, sculpture, numérique, artisanat, avec exigence réelle.
Évaluation sur la progression technique, pas seulement sur le discours.
Revalorisation des métiers d’art comme savoirs contemporains.
Objectif : l’institution redevient un lieu où l’on apprend quelque chose que l’on ne peut pas acquérir seul.

2. Pluraliser les régimes esthétiques
Cursus où coexistent décoration, figuration, volume, histoire de l'art, Intelligence Artificielle et maîtrise des logiciels d'image.
Fin du modèle monolingue, l’école ne doit plus imposer un style implicite.
Modules d’histoire de l'art, y compris non occidentale, comme grammaires à part entière.
Effet : l’institution cesse d’être perçue comme un appareil idéologique.

3. Réformer l’évaluation
Jury mixte : artistes, artisans, théoriciens, publics, professionnels des métiers en lien avec l'image et la communication.
Critères explicites : maîtrise, cohérence, inventivité, réception sociale.
Fin des évaluations basées sur la seule rhétorique.
Objectif : la légitimité redevient lisible et en adéquation avec la société.

Leviers institutionnels : restaurer la souveraineté du système public.
La crise actuelle est une crise de gouvernance autant que de sens.
La transparence doit être effective avec la publication des modes de sélection, des budgets, des jurys, des orientations. Avec la rotation obligatoire des commissaires et des directions.
Leviers sociologiques : reconstruire le lien avec le public, la légitimité ne se décrète pas, elle se gagne.
Les expositions deviennent lisibles, structurées, avec retour à la qualité plastique comme vecteur d’attention. L’institution se base sur la réalité sociologique du goût.
La pluralité des enseignements esthétiques dans les écoles conditionne tous les autres. Une école qui produit la diversité redonne du sens.

Objectifs généraux de la réforme
Transformer l’école d’un appareil de reproduction servile en atelier pluraliste de formes, de savoirs, de débouchés en liens les plus étroits possibles avec la société.
Axe pédagogique : refaire de l’école un lieu d’apprentissage réel des techniques : dessin, peinture, volume, photo, vidéo, numérique, édition, IA, design, décoration...
Théorie : histoire de l’art élargie (Occident + autres aires), sociologie de l’art, économie et marché des images.
Réhabilitation de la technique
Ateliers obligatoires avec niveaux (débutant, intermédiaire, avancé).
Maîtres d’atelier reconnus pour leur pratique, pas seulement pour leur discours.
Évaluation de la progression technique (avant/après, carnets, séries).
Interdiction implicite d’un style dominant, chaque atelier doit pouvoir être habité par des esthétiques différentes.
Invitations tournantes d’artistes (peinture de chevalet, muralisme, art numérique, etc.).
Réforme de l’évaluation
Jury mixte : artiste, théoricien/critique, professionnel (architecte, publiciste, artisan, etc.), représentant du public.
Sélection explicite : Maîtrise formelle, cohérence du projet, capacité d’invention, relation au contexte social et commercial.
Gouvernance : rendre l’institution lisible et responsable. Transparente avec publication annuelle des budgets, des critères de sélection des étudiants, des compositions des jurys, des objectifs et conseils.
Procès-verbaux synthétiques des décisions importantes accessibles publiquement. Rotation et limitation des mandats.
Publication d’un bilan annuel concernant l'avenir des diplômés sur le territoire, dans le champ artistique et sur tout autre débouché professionnel.


La déliquescence des écoles d'art en France


Lauréats du Prix de Rome en 1957

La rupture de l'art contemporain avec la figuration et plus précisément avec la peinture est réelle, celle-ci résulte d’un enchaînement de dynamiques historiques et institutionnelles. Ce déplacement s’est fait sans que le public ne le demande, souvent même contre ses préférences.
L’art contemporain s’est éloigné de la peinture figurative parce que quelques artistes et théoriciens, soutenus par le ministère de la Culture, ont décrété l’innovation comme un atout principal, au point que l'idée de rupture est devenue l'objectif à suivre. En défendant des formes conceptuelles, abstraites, textuelles, la discipline s’est éloignée du goût du public qui restait toujours attaché à la narration, à la matérialité et la sensibilité. Ce décalage a donné l’impression que la peinture était dévalorisée, alors qu’elle était surtout dépréciée par un mouvement assez réduit, pas dans la société.
À partir des années 1970, la peinture historique, liée à la tradition, apparaissait comme le symbole même de ce qu’il fallait dépasser. Le propos intellectuel a alors construit une autre hiérarchie, validée par des commissaires, des fonctionnaires de la Culture et des critiques. Dans cette logique, la peinture narrative a été décrite comme trop plaisante, trop immédiate, trop marchande et surtout pas assez critique, elle s'en est trouvée déclassée et les école d'art ont tout naturellement suivi le mouvement.
Le marché comme d'ailleurs les amateurs, n’ont pourtant jamais cessé de placer la peinture au sommet, au moins pour celle qui concerne le passé. Cet écart de vue a créé une tension propre à l’art français. Ainsi, ce que les institutions jugeaient peu contemporain, demeurait souvent ce que le public et le marché plébiscitait.

Dès l'après-guerre, plusieurs forces convergent et adoptent comme norme la perception de l’avant-garde historique. Le cubisme, l'abstraction, dada, le surréalisme avaient déjà affiché l’idée que l’art doit avancer en rompant avec les formes établies. Les musées, les écoles, les critiques ont progressivement adopté cette finalité : l’art légitime est celui qui innove, critique et conceptualise. D'après ce principe la peinture figurative est dépassée, réactionnaire, ou encore uniquement décorative. La rupture devient donc un argument majeur, synonyme de professionnalité. Un artiste qui continue à peindre réaliste est soupçonné de ne pas être contemporain.
Le genre figuratif devient même un symbole de mauvais goût pour les élites culturelles qui l'associe au commerce petit bourgeois, aux peintres du dimanche et c’est un point sociologique essentiel, aux régimes politiques conservateurs. À l’inverse, l’art conceptuel et minimal devient un marqueur de distinction progressif car il faut un capital culturel supérieur pour le comprendre, l’apprécier, le commenter.
Le public n’a jamais adhéré à cette doctrine. Les enquêtes sont constantes depuis 50 ans, l'amateur préfère de loin la figuration, la virtuosité technique, la beauté. Cette différence est importante et stable.
Pourquoi alors ne change-t-on pas de cap ? Parce qu'il n'appartient pas aux personnes communes de définir la valeur artistique, mais aux écoles d’art, aux commissaires, aux critiques, aux Fonds Régionaux et autres réseaux professionnels. Le citoyen est uniquement invité à regarder, pas à décider ni commenter, c'est la règle démocratique en la matière. La rupture représente aussi le résultat d'une fuite en avant, chaque génération doit se distinguer de la précédente. Face à l’art qui affirme que seule l’idée subjective prime, la peinture, trop stable, trop chargée d’histoire, ne permet pas de produire une nouveauté suffisamment radicale.

La déliquescence des écoles d'art

Dans de nombreuses écoles d’art françaises, on a vu émerger une suspicion envers la virtuosité technique, une valorisation de la rhétorique plutôt que de l’œuvre, une injonction à l’expérimentation permanente avec la méfiance envers les médiums traditionnels. Un étudiant qui voulait peindre devait presque se justifier. La peinture devenait un choix non contemporain, sauf si elle était accompagnée d’un discours conceptuel très solide.
En ayant laissé croire à leurs étudiants, durant leurs cinq années finalement de non apprentissage, qu'ils trouveraient quand même une place dans la société correspondante à leur souhait, les écoles d'art et leurs enseignants portent une énorme part de responsabilité. Mais encore faudrait-il en avoir conscience.
Depuis plusieurs années on observe un retour patent touchant l'intéret pour l'image. Cependant les institutions publiques restent suspicieuses et toujours fermées, elles craignent de revenir en arrière, de perdre leur rôle d’avant-garde en validant des vues soi-disant réductrices. Dans l'immédiat, les écoles d'art ne semblent donc pas encore prêtes à renouveler les programmes et leur corps enseignants.

Comment les écoles pourraient-elles réintégrer la peinture ?
En modifiant trois choses : les critères de légitimité, les modes de sélection, et leurs structures même.
C’est avant tout une question de volonté politique et, plus spécifiquement pour les Beaux-Arts de Paris, un grave problème touchant ses directions successives.
La figuration et la peinture ne reviendront pas tant qu’on ne changera pas les mécanismes qui produisent la légitimité artistique. Si on change ces mécanismes, elles reviendront naturellement, non comme un retour nostalgique, mais comme la pluralité retrouvée.
1. Réformer les écoles d’art.
Elles représentent le cœur du système et produisent les futurs acteurs. Aujourd’hui, elles fonctionnent comme des espaces conceptuels anti-techniques. Comme des endroits où la peinture figurative est souvent perçue comme naïve, réactionnaire ou commerciale. Réformes possibles : réintroduire des ateliers de savoir-faire avec de vrais maîtres, la pluralité des jurys et recruter des enseignants sachant vraiment dessiner. Intégrer des historiens d'art dans les comités pédagogiques. Si les écoles changent, tout change.
2. Changer les critères de légitimité.
Jusqu'à présent les écoles valorisent surtout la rupture et le concept. Pour réintégrer la peinture, il faut élargir les critères. Rétablir la maîtrise technique actuellement écartée des jurys. Reconsidérer la fonction narrative et la relation au public, sans tomber pour autant dans le populisme.
3. Réformer les commissions d’acquisition.
C’est par le biais des FRAC, CNAP, musées, que la rupture s’est officialisée. Les commissions sont composées des mêmes responsables d’exposition et de critiques spécialisés. Solutions : diversité et rotation élargie des membres, incluant des peintres, des historiens de la peinture, des représentants du public avec transparence totale des débats et critères. Cela garantira la pluralité.

Avec l'abandon depuis les années 1970 du dessin et de toute technique approfondie, la formation artistique française a basculé vers la primauté du concept et la déconsidération des médiums traditionnels. A cause de cela les écoles n'ont pas formé des artistes mais véhiculé quasi uniquement des discours chargés d'illusions.
En conséquence la peinture est devenue un moyen suspect car elle repose sur un savoir-faire et une matérialité visuelle. Autrement dit, elle ne correspond pas à l'archétype voulu par les écoles.
Par orientation pédagogique et par mimétisme, les enseignants pensant suivre la mode du tout contemporain ont réduit ou marginalisé les cours techniques, qu'ils ont compensé par des séminaires valorisant la démarche conceptuelle. Les étudiants sont encouragés à problématiser, pas à peindre. Celui qui veut quand même peindre doit se former seul, ou à contre-courant de l’institution qui a dévalorisé la matière et qui n'encourage plus sa pratique.
Les écoles d’art françaises sont en continuité directe avec les centres d’art et les FRAC et elles forment leurs élèves pour répondre aux attentes de ces organismes. Donc, si ces derniers valorisent l’installation, la performance, la vidéo, alors les écoles forment des installateurs, performeurs ou vidéastes et la peinture devient dans ces conditions un médium inapproprié. La dévalorisation résulte d’un effet de boucle : les institutions valorisent ce que les écoles produisent, et les écoles produisent ce que les institutions valorisent.
Ainsi la peinture n’est plus un enseignement structuré : pas de pédagogie ni progression méthodique, pas de transmission des maîtrises ni de culture picturale et aucune confrontation avec l’histoire. Elle ne devient qu'un choix individuel sans enseignant qualifié, presque un acte de résistance et un médium non enseigné devient une affaire marginale.
La formation française a fini par hériter d’un anti-académisme devenu académique. Le paradoxe est cruel, les écoles d’art ont voulu rompre avec l'ancien système des Beaux-Arts mais elles n'ont fait que créer un nouvel académisme où, pour être reconnu, on doit produire un discours critique. Ce nouvel académisme est parfois plus rigide que l’ancien.

Rien n'est cependant définitivement établi. En effet, la plupart des jeunes entrants refusent désormais le dogme du tout conceptuel et deviennent demandeurs de formations plus classiques, ils veulent apprendre à peindre et à dessiner, les écoles commencent alors timidement à réintégrer des ateliers de pratique. Le savoir-faire dévalorisé jusqu'alors par le jugement esthétique commence à retrouver la place qu'il mérite dans la formation.
L'intention n’est plus de rester à la marge, mais bien celle d'occuper dans la société une situation cohérente et en adéquation avec les besoins, en ne confondant pas médium et idéologie. La peinture n’est pas forcément conservatrice et peut être politique, subversive, introspective et, pourquoi pas publicitaire.
Le modèle d'enseignement le plus adapté serait un système où les jurys sont pluralistes, les écoles diversifiées, la sélection définie clairement, où la peinture n’est ni dominante ni marginalisée. Ce modèle ne revient pas à la tradition mais réouvre le champ des possibles.
Pendant des siècles, la conformité artistique a reposé sur la maîtrise technique, la singularité stylistique, la matérialité de l’œuvre, la continuité dans une certaine tradition.
Vers les années 1930, les écoles des Beaux-Arts se sont tournées graduellement vers un standard les éloignant du classicisme. Dans ce cadre, la peinture, médium matériel et en quelque sorte artisanal, devient structurellement archaïque. Elle ne critique pas assez et n'innove pas assez.
La France, plus que d’autres pays, a donc construit un système où la légitimité se définit en opposition à la tradition académique, à la virtuosité technique, à la séduction visuelle. Dans ce schéma, la peinture paraît immédiatement équivoque car elle plaît trop facilement et s’inscrit trop dans les habitudes. Donc, la valoriser reviendrait pour l'art dit contemporain à perdre sa position privilégiée, cette posture devient également stratégique.
L'organisation de l'art contemporain prend en compte l'œuvre si elle produit un texte avec un dossier de presse diffusé en premier lieu dans son réseau d'influence. Or la peinture, surtout quand elle est narrative, résiste à cette logique. Elle n’a pas besoin d’un texte pour exister, ni d’un protocole particulier pour être comprise. Dans un système où l'effet d'annonce est monnaie courante la peinture apparaît quelque peu silencieuse et en retard mais cette époque s'achève, le bien-fondé est en train de se reconfigurer dans un paysage devenu enfin pluraliste.


Transformation et marché de l'art contemporain


L’art contemporain aujourd'hui se trouve dans une phase de mutation profonde, à la fois technologique, économique et institutionnelle. Il n’existe plus un seul art, mais une pluralité de formats et de légitimités qui coexistent, parfois en tension.
Actuellement les artistes mélangent peinture, dessin, sculpture, matière, volume, technologie, réalité augmentée. Les frontières disciplinaires sont devenues poreuses. Le développement du numérique et des mondes virtuels, avec l’Intelligence Artificielle comme assistante créative, se concrétise. Le retour à l’artisanat et les combinaisons de matériaux, entre fait main et numérique, vont dans le même sens.
Tout cela signifie un art éclaté caractérisé par une multiplication de créations inattendues, locales ou globales. Par une démocratisation, via les plateformes, entrainant une crise de légitimité des milieux officiels. C’est un moment aussi où tout coexiste, la peinture, l’IA, la sculpture, l’art communautaire, et bien d'autres formes d'expression.

Un pays très équipé… mais avec des modèles fatigués !
En France, l’art contemporain est à la fois excessivement structuré et profondément en crise. Son équipement important : fonds régionaux et nationaux, musées et écoles d’art, commandes publiques, n'a pourtant pas empêché, ni son discrédit, ni son impopularité. Néanmoins, le pays conserve encore sa quatrième place au niveau des ventes mondiales, mais loin des États‑Unis, de la Chine et du Royaume‑Uni. Paris existe sur le segment des foires, des galeries et par quelques fondations privées mais le haut de gamme se fait ailleurs. La mutation du marché est perceptible, correction des excès du contemporain, avancée des œuvres abordables, digitalisation des ventes et prudence générale dans un contexte géopolitique tendu. Le marché se réorganise, la légitimité se fragilise.

On remarque trois grandes lignes de fracture :
1 - Les grandes institutions (Beaubourg, Palais de Tokyo, FRAC, etc.) continuent de produire un récit très codé, perçu comme éloigné du public.
En parallèle, se développent des initiatives associatives ou personnelles qui conçoivent l’art comme moyen d'expression visuel plutôt que comme discours théorique. Beaucoup d’artistes et de structures souhaitent travailler à partir de formes qui ne correspondent pas aux formats imposés.
2 - Le langage critique et curatorial, hérité des années 1980–2000, reste très théorisé. En face, un public élargi et même une partie des artistes réclame plus de lisibilité, de récit et de formes sensibles.
Le retour de la peinture, de l'imagerie poétique et des pratiques comme l'artisanat d'art se confirme. La diversité du Musée de Nicole en constitue le meilleur exemple - https://www.museumnicole.fr/.
3 - Les institutions continuent d'influencer, mais leur monopole symbolique est contesté par les scènes indépendantes, les plateformes numériques et les réseaux sociaux qui fabriquent d’autres hiérarchies de visibilité.
En France, l’art contemporain est économiquement en recomposition, vivement contesté et territorialement plus éclaté qu’avant. Cependant son champ s'élargit un peu par la base, tout en restant pour l'instant gouverné par quelques acteurs encore puissants.
Désormais, la vraie bataille se joue sur des dispositifs qui permettent une diversité des pratiques, sans être écrasée par un seul modèle de légitimité. Le retour, d'ailleurs pas forcément académique, au support toile et peinture représentant des scènes de genre, des mythologies ou tout simplement des images, ne constitue pas une simple vue de l'esprit. Il reflète un besoin latent de forme et de représentation. La peinture et le dessin, avec des objectifs concrets, deviennent également un terrain d'entente entre artistes et amateurs. De nombreux créateurs travaillent sur la circulation des images avec les mèmes réseaux sociaux, des archives en ligne communes, une direction de thèmes identiques.

Qu'en est-il actuellement du marché ?
Dans un contexte de recherche de plaisir et d'achat accessible, les collectionneurs achètent toujours, mais de manière plus sélective, avec une attention forte aux prix et à la transparence.
Comme auparavant, Le marché reste polarisé, très étroit, et largement concentré autour d’une poignée d’artistes, de galeries et de foires. Pour la majorité des artistes vivants, il n’existe pas de marché véritablement structuré ; pour une minorité, il existe un marché très actif, globalisé et spéculatif.
Les données récentes montrent que les ventes en ligne continuent de croître, dépassant 45 % de croissance selon certaines analyses.
Les collectionneurs deviennent plus exigeants et hésitent à dépenser de grosses sommes. Les grandes foires comme Art Paris montrent un marché prudent, centré sur des artistes confirmés, avec une ouverture contrôlée vers l’émergent.
Le marché subsiste, mais il ne concerne qu’une infime fraction des artistes. Au sommet, une trentaine d’entre eux reconnus internationalement, soutenus par des galeries puissantes, des musées, des fondations privées, et des foires réputées. Au milieu, quelques milliers d’artistes représentés par des galeries actives, mais avec des revenus irréguliers. À la base, des centaines de milliers de créateurs sans réel marché, dépendants des réseaux sociaux, des plateformes, ou de ventes occasionnelles.

Un marché fragmenté en trois :
1- Le marché des musées, de l'état, des fonds régionaux. Il ne représente pas un marché au sens propre, mais une légitimité symbolique. Il est réel, mais non monétaire.
2 - Le marché confidentiel, des grands bourgeois, des foires, des galeries connues, des ventes aux enchères. Actif, très globalisé, mais réservé à une élite d’artistes.
3 - Le marché élargi mais peu structuré des plateformes, réseaux sociaux, ventes directes. C’est là que se trouvent la majorité des artistes, mais les prix sont bas et la concurrence énorme.
Pourquoi si peu d’artistes élus ?
On remarque plusieurs facteurs : Opacité des prix, qui rebute des acheteurs potentiels. Standardisation, les mêmes artistes circulent dans les mêmes lieux. Rôle central des galeries puissantes, qui filtrent l’accès au marché. Spéculation sur quelques noms, au détriment de la diversité.
Les ventes d'oeuvres sont restreintes car elles reposent sur un système codifié de reconnaissance qui fonctionne comme un dispositif de rareté, non comme un commerce complétement ouvert. Autrement dit, c’est l’accès à la légitimité qui reste verrouillé.
Contrairement à d’autres secteurs culturels, musique, cinéma, design, l’art contemporain n’est pas tiré par une demande populaire mais par les institutions, les foires internationales, les fondations privées. Ce sont ces acteurs qui définissent la valeur, indépendamment du goût du public. Le marché n’est donc pas un négoce au sens économique classique, c’est une transaction de reconnaissance, où l'appréciation d’abord symbolique devient ensuite financière.
Pour maintenir son aura de classe, le marché de l'art doit donc en quelque sorte se différencier du grand public.
De rares acteurs dominants imposent les tendances et les prix qui deviennent ainsi autoréférentiels. La majorité des artistes restent hors-champ, donc hors-marché. Et même lorsqu'il y a une demande populaire, celle-ci ne compte pas.
Sociologiquement, au contraire, il existe une forte curiosité pour la figuration, l’abstraction décorative, le paysage, le portrait et plus généralement pour l’art compréhensible. Mais cette envie sera dépréciée par la critique autorisée car elle l'associera au goût vulgaire, à l’amateurisme, à la banalité. Ce décalage crée un paradoxe ; à son niveau le public achèterait bien, mais toute spéculation risque de dévaloriser ses achats. Le marché légitime vend cher, pourtant le public n'en saisit pas la raison.
Une poignée de créateurs captent la quasi-totalité de la valeur, avec une spéculation fondée uniquement sur quelques noms. La concentration est extrême avec une cote totalement fabriquée, ce n’est pas un marché naturel, mais un commerce produit par un système social qui renforce la standardisation. Le vrai marché de masse est ailleurs, mais il est dispersé, peu valorisé, et non officiel. Il ne confère pas de légitimité, donc il ne compte pas dans le négoce de l’art vivant au sens sociologique.

Pourquoi un retour de la peinture malgré l’institution ?
La majorité des artistes n’ont guère de débouché, non pas faute d’acheteurs, mais faute d’accès à ladite légitimité. La peinture figurative revient, même lorsque les structures d'état persistent à privilégier des formes conceptuelles ou discursives. Ce retour n’est pas un simple effet de mode, c’est un phénomène populaire profond, qui révèle une transformation du rapport spectateur, artistes et commerce de l’art.
La peinture figurative revient parce qu’elle répond aux désirs sociaux que le ministère de la Culture a longtemps ignorés : volonté de narration, de lisibilité, plaisir visuel et d’émotion directe. Elle reprend aussi parce que les conditions de production et de diffusion de l’art ont changé : réseaux sociaux, plateformes, ateliers indépendants. Le monde social la réclame, même si l’institution ne l’a pas anticipé.
Le public n’a jamais cessé d’aimer les images, sociologiquement, la figuration est le goût majoritaire, elle est lisible, raconte, permet l’identification et, en plus, elle s’accroche ordinairement dans un salon.
Pendant que l’institution valorisait l’abstraction froide, le concept, la performance, le public continuait d’acheter des portraits, des paysages, des scènes de genre, des natures mortes. Ce décalage a créé une tension durable entre le goût officialisé et celui du plus grand nombre. Cette tension est devenue intenable, contre nature. Le ministère voulu par Malraux puis poursuivi par Lang a trop longtemps négligé la figuration et cette prise de position à fini par se fissurer. Les artistes eux-mêmes ont fini par rompre avec cette orthodoxie.
La génération d'après 1990 n’entretient pas le même rapport à l’histoire de l’art, elle n’a pas connu les guerres esthétiques du siècle dernier et n’a pas de complexe vis-à-vis de la narration. Elle revendiquerait même le besoin d'apprendre à dessiner et à peindre, bien entendu hors des écoles d'art devenues depuis longtemps incompétentes en matière de savoir-faire.
Cette nouvelle génération, pas encore conditionnée par les enseignants en art, ne se sent pas obligée de se justifier par un discours théorique. Elle peint parce que c’est un médium puissant, direct, populaire, transmissible. Leurs réseaux sociaux ont changé la donne, Instagram, TikTok, Pinterest ont créé un écosystème visuel où la peinture circule très bien, les images narratives se partagent facilement.

L'image répond à un naturel besoin visuel. Les périodes de crise se rassurent souvent par le récit, la figure humaine, les relations en quête de sens et ce penchant populaire n’est pas sans raison, il est cohérent et stable. Il correspond à une façon de se rapprocher du monde sensible et intelligible.
Généralement, les personnes rejettent l’art contemporain parce qu'il repose sur un notable malentendu, elles n'en connaissent ni ses codes, ni ses intentions. Le rejet est donc réactionnel, on refuse ce que l'on ne comprend pas.
Pendant des décennies, le discours de l'avant-garde a implicitement ou explicitement affirmé que la figuration était réactionnaire, que la beauté était bourgeoise, que l’émotion était niaise, que la technique était secondaire. Cette disqualification a produit un ressentiment durable. Le public a eu l’impression que l’art contemporain se moquait de lui, le méprisait et l’excluait en lui retirant son jugement. Le rejet est donc aussi une réaction au mépris perçu. C’est une manière de dire "Nous voulons des images qui nous parlent, pas des concepts qui nous évaluent."
La figuration ne peut que nécessairement renaître parce qu’elle répare la fracture entre l’art, le public et le monde vécu.

L'art contemporain face au public, au déficit budgétaire, à l'histoire


En France, la contraction des budgets touche directement la création, les collectivités et les institutions.

Alors que les coupes budgétaires réduisent les moyens de production et de diffusion, l’art contemporain se trouve pris entre une absence de lien avec son auditoire et une dépendance accrue aux financements publics. Par ailleurs, le sentiment récurrent de distance entre art contemporain et public, notamment quand les œuvres restent dans des réseaux spécialisés, ne plaide pas en sa faveur. Cette impression est renforcée par le fait qu’une part des collections demeure financée uniquement par l’argent du contribuable.
La crise budgétaire durable agit comme un révélateur et un accélérateur. Les coupes dans les crédits de la culture fragilisent les lieux, les équipes, les coproductions et les actions de médiation, ce qui conditionne mécaniquement l'existance de toute forme d'art subventionné. Pour les structures, les effets sont très concrets, moins d'aides, moins d’expositions, entraînent davantage de difficulté à maintenir une activité régulière. Afin d'éviter tout risque de disparition, certains observateurs appellent à repenser les missions des établissements publics. En effet, ces derniers subissent de plein fouet des logiques administratives, financières, à cela s’ajoute un déficit de reconnaissance politique ou symbolique, ce qui affaiblit encore leur légitimité. On peut donc considérer la situation de deux manières. D’un côté, la crise budgétaire révèle des faiblesses structurelles déjà anciennes, surtout en matière de médiation et de diffusion ; de l’autre, elle menace de transformer ces faiblesses en rupture plus ou moins durable, voire même définitives.

Alors quelle place prévoir dans l'histoire pour l'art contemporain ? Une alternance mineure ou particulière ?
L’histoire de l’art est structurée par des changements successifs où une période se déclare elle-même terminée, à l'exemple de la Renaissance qui se définit comme fin du Moyen Âge.
Dans ce sens, annoncer la fin d'une forme déterminée de l’art n’a rien d’exceptionnel, c’est un mécanisme interne à l’histoire de l’art.
L'effacement prévisible de l’art contemporain n’est donc pas seulement un effet de conjoncture, c’est un déplacement historique avec remise en question des idées, évoquées dès le début du XXème siècle par Marcel Duchamp, qui lui sont caractéristiques.
Actuellement, le centre de gravité s'est déplacé, l’art n’est plus uniquement reconnu dans les institutions, mais aussi dans les réseaux de l'internet, des communautés, des plateformes. Les publics se sont diversifiés, l’art n’est plus réservé à un seul cercle d'initié. Les attentes, les sensibilités, les références devenues plurielles confirment la perte d'influences des lieux officiels, leur manque de crédit et le quasi-monopole de leurs choix.
La question de la légitimité devient rémanente, qui décidera demain de ce qui comptera ? L’art est-il un outil critique, un symptôme, un produit culturel, ou un espace d’émancipation populaire ? Et puis, l'art existe-t-il encore vraiment après plus d'un siècle de modernité iconoclaste ? Ce qui a changé, c'est toute l'appréciation que l'on peut en avoir, de son histoire, de son impact sur la société.
La demande s'est déplacée sans aucun doute vers des formes plus lisibles, vers un retour de la figuration parce que celle-ci offre une compréhension immédiate, sans codes savants, et parce qu’elle rassure sur les valeurs. La démocratisation des pratiques change aussi la perception, la peinture, le dessin, la photo, tout cela produit une culture visuelle élargie, avec des œuvres qui parlent sans mode d’emploi. Résultat : le public compare et valorise ce qu’il peut comprendre, faire, ou reconnaître, il se méfie des formes trop institutionnelles ou trop théoriques. Les références se diversifient, l’histoire de l’art occidentale n'est plus la seule, il faut compter maintenant sur les jeux et les esthétiques numériques, cela crée un attrait hybride, syncrétique, qui ne reconnaît plus les anciennes hiérarchies. D'où, pour des institutions, toujours en retard et qui n'auront rien vu venir, un nécessaire nouveau dessein et une plus large écoute. Les tendances se forment désormais sur Instagram, dans les communautés en ligne via les influenceurs. L’écart entre mode publique et mode institutionnelle crée un véritable enjeu et c’est là que la tension devient problématique. Les spectateurs, après des décennies d'intellectualisation confuse, expriment le besoin de sens et de clarté. Ils réclament des images, de l'émotion, or le ministère de la Culture continue à valoriser aveuglément l'expérimentation, la déconstruction, le discours. Cet écart avec la vie de tous les jours engendre des malentendus, des crispations et des frustrations.
L’art contemporain, comme le modernisme avant lui, arrive à un point d’étiolement qui ouvre la voie à un nouveau régime esthétique. L’histoire de l’art n’a jamais été linéaire ni téléologique. Elle avance par ruptures, épuisements, nouveautés, parfois par retour en arrière. La Renaissance a proclamé la fin du gothique. Le XIXᵉ siècle a annoncé le déclin de la peinture d’histoire. Les avant-gardes ont proclamé la chute de la représentation et les années 1980 ont quant à elles prononcé l'abandon de l’art tout court. L’art dit contemporain n’échappe pas à cette logique. C'est pourquoi l’idée de “fin de l’art contemporain” revient aujourd’hui.
L’épuisement du langage contemporain est structurel. Ce n’est pas une crise passagère mais la conséquence logique d’un système qui a poussé à l’extrême trois principes :
1 - Tout peut être art, donc ce qui n'est pas de l'art le devient à partir du moment où la personne le décide.
2 - Le contexte fait l’œuvre, donc c'est le musée qui fait l'oeuvre, pas forcément la main.
3 - La nouveauté reste la valeur suprême, d'où l'inflation du n'importe quoi fait oeuvre.
Quand tout est possible, plus rien n’est nécessaire. Quand tout est langage, plus rien ne parle. L’histoire de l’art montre que les mouvements meurent souvent de la même manière, c'est-à-dire lorsqu'ils deviennent prévisibles, quand ils se tournent vers l'administratif, lorsqu'ils se rendent incapables de renouvellement. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui et c'est la condition requise pour favoriser l'émergence d’un nouveau cycle historique. D'ores et déjà on voit apparaître les traits d’un langage post-contemporain, avec un retour de la narration, du symbole, du métier et de la diversité. Les codes artistiques évoluent déjà, alors que la convention accréditée reste toujours figée dans les années 1990. La demande s'oriente ailleurs et c’est là que se situe la fracture.

Pourquoi le système actuel de légitimation est en crise profonde ?
Parce que celui-ci repose sur un modèle très particulier de fonctionnement (écoles, FRAC, centres d’art, commissaires), qui déclare que le texte, validé par réseaux (biennales, résidences, curateurs) fait l’œuvre. Cette recette a fonctionné tant que les conditions étaient réunies, à savoir : un langage commun, un objectif d’avant-garde, une croyance dans la valeur institutionnelle. Mais ces conditions se sont effondrées car le public et même les créateurs ne reconnaissent plus cette doctrine que plus personne ne comprend. En outre, les réseaux sociaux ont créé des circuits parallèles que le système d'hier ignore ; il administre, il gère, il archive, mais il ne produit plus d'adhésions.
Dans l’histoire de l’art, les formes ne meurent pas vraiment d’elles-mêmes. C'est la critique ou, plus prosaïquement la mode qui décide. La Renaissance n’a pas tué le gothique, ce sont les académies qui ont imposé un nouveau canon.
Le modernisme n’a pas tué la figuration, ce sont les critiques et les musées qui ont déterminé la valeur. Aujourd’hui, c’est le dispositif de légitimation qui s’effondre, exactement comme les académies au XIXᵉ siècle, mais à la nuance près que le légitime de maintenant n'a jamais pu trouver son public.
Quand un procédé meurt, il se produit une diversité des pratiques, un déplacement du centre de gravité vers le vernaculaire, le numérique, les communautés et forcément vers l'aboutissement d’un nouveau genre.
Lorsque le système ne parvient plus à produire de valeur, de croyance, ni même de cohérence, il ouvre la voie à un régime à l'esthétique différente. L’histoire de l’art avance toujours ainsi : les formes changent lentement, les structures de reconnaissance changent plus brutalement. Nous sommes bien dans ce moment de bascule.

Les institutions françaises fonctionnent encore sur un modèle hérité des années 1980–2000, les réorienter, c’est accepter de ne plus être un spectateur passif, mais un acteur culturel doté de références multiples. Cela implique des programmations plus souples, des formats plus accessibles avec des récits diversifiés. Réorienter, c’est accepter le dialogue sans pour autant le confondre avec le populisme. L’enjeu reste celui de pouvoir créer des espaces où le goût peut se transformer, se transmettre, se développer, pas seulement être conditionné et imposé.
Cela suppose des expositions ouvertes avec des médiations offrant une prise sensible avant d’exiger un discours, des parcours permettant plusieurs niveaux d’entrée. Le public n’a pas besoin qu’on lui simplifie l’art, mais plutôt qu’on lui donne des points d’appui et d'envie.
Réorienter, c’est également repenser la mission publique. Les institutions françaises ont longtemps pensé leur rôle comme une promotion de l'innovation contre le penchant conservateur dominant. Ce paradigme est dépassé.
Aujourd’hui, leur mission serait davantage d'organiser la pluralité, de faire circuler les sensibilités, de développer des ponts entre pratiques professionnelles et amateurs, d'accompagner les attentes démocratiques plutôt que les nier.
Réorienter, c’est enfin accepter que l'harmonieux reste un moteur, pas un obstacle. Les institutions culturelles pourraient s’en saisir pour renouveler leurs modèles, mais elles ne le font pas. Alors s'en passer au nom de l’économie et de la démocratie reste une hypothèse qui mérite d’être prise au sérieux. Surtout que le malaise est bien réel et qu’il coûte cher à tout point de vue.

La fin de l'art dit contemporain


L’art contemporain a longtemps occupé une position dominante dans le champ légitime : ascendant institutionnel, critique, symbolique...
Aujourd’hui, cette hégémonie se trouve contestée par la montée de la peinture figurative, la culture numérique et les pratiques amateurs massives. Les attentes du public demanderaient du sensible, du narratif, du lisible. Ce constat signifierait-il la fin d’un monopole ?
Pourquoi peut-on déjà parler de fin ?
A cause notamment d'une saturation des codes. Le langage conceptuel, l’installation, la performance sont devenus de banales formules. Le geste transgressif est devenu prévisible, intégré, attendu, l’innovation n'est plus que répétition.
Ensuite, à cause d'une évidente rupture avec le public. Les institutions ont privilégié la légitimité interne plutôt que la légitimité sociale et leur idéologie ne correspond à aucune réalité sociologique.
Plusieurs signes reviennent souvent quand on parle de fin de l’art contemporain : l’épuisement des formes de rupture, l’institutionnalisation du geste critique avec le sentiment qu'il ne correspond plus vraiment à ce qui se crée. La provocation se répète jusqu’à devenir une convention.
Ces signes indiquent une crise de régime. Quand une forme autrefois subversive devient attendue dans les biennales et les musées, elle perd sa capacité de surprise. C’est souvent ce glissement qui fait dire que l’art contemporain se termine.

Les institutions ont promu des formes conceptuelles et discursives en décalage avec les attentes du public. Résultat : un sentiment d'incompréhension, de lassitude du discours théorique.
Ce n’est pas nouveau, mais aujourd’hui nous sortons d’un long cycle dominé par le concept, la dématérialisation, et nous entrons dans un moment marqué par le retour du récit, du sensible, du plaisir visuel, sans oublier la récente hybridation numérique. C’est une réelle alternance esthétique qui se dessine.
Bien des organisations n’ont pas ajusté leurs codes et reposent toujours sur des artistes officiels qui ne sont plus les seuls producteurs ; il faut compter sur la concurrence de l'Intelligence Artificielle, des designers, et des nombreux amateurs créateurs d'images.
Les thèmes de l’avant-garde sont épuisés, on ne croit plus à la rupture permanente comme horizon. L’art vivant se réinscrit dans une pluralité de formes qui intègrent la narration, la peinture, le dessin et plus généralement toute une culture populaire.
Les institutions paraissent maintenant contestées sur plusieurs fronts :
La crise de légitimité esthétique
Les institutions ont longtemps défendu le primat du concept, la valorisation du discours qui va de pair avec la dématérialisation de l’œuvre. Ce modèle des années 1960–2000, apparaît aujourd’hui comme illisible et dépassé pour une grande partie des artistes et des spectateurs.
La crise de légitimité sociale
L'art contemporain n'a jamais pu représenter la diversité sociale et culturelle et le public ne se reconnaît jamais dans ceux qui prétendent pourtant parler pour lui.
La crise de légitimité politique
Celle-ci devient par conséquent inévitable, les institutions sont prises dans une tension, elles doivent justifier leur financement et prouver leur audience. Elles sont sommées d’être accessibles, critiques et consensuelles,

Le public a changé
Le public n’est plus passif. Il produit, partage, commente, compare. Il peint, il dessine, utilise l’Intelligence Artificielle, ne veut plus qu’on lui explique ce qu’il doit aimer. Il souhaite participer, pas seulement recevoir.
Les jeux vidéo produisent des mondes visuels plus riches que beaucoup d’expositions, l’IA démocratise la création d’images, l’art dit contemporain n’est plus le centre de gravité de la création, la vision moderniste est tarie. Pendant un siècle, les institutions ont fonctionné sur un statut d’avant-garde, de rupture, de transgression. Désormais ce récit ne convainc plus parce qu’il est devenu un dogme, parce qu’il ne correspond plus aux attentes, parce qu’il est devenu prévisible. L’avant-garde institutionnalisée n’est plus une avant-garde.
Les symptômes de la crise sont devenus très visibles : baisse de fréquentation des centres d’art, montée des critiques sur les réseaux sociaux, dans les médias, grosses difficultés à justifier certains choix curatoriaux.
La croissance des pratiques amateurs, le retour massif de la peinture hors du champ légitime amplifient, s'il en était besoin, le phénomène de perte d’autorité et de crédit de la voie officielle.
Le développement de la peinture et du dessin n’est pas un phénomène marginal ou anecdotique. C’est un fait factuel, qui transforme en profondeur l’écosystème de l’art. Cet essor reconfigure les aspirations du public, déplace les frontières du légitime, et met en tension le postulat de l’art contemporain. Le phénomène devient courrant, visible partout, sauf dans les institutions.

Le besoin de réappropriation du geste
Après 50 ans de dématérialisation, de concept, beaucoup ressentent le besoin de maîtriser un savoir-faire et de produire quelque chose de tangible. Dans un monde saturé d’écrans, La peinture amateur répond à ce besoin et offre une solution presque thérapeutique.
Les institutions ne sont plus les seules à dire ce qu’est l’art. Les réseaux sociaux ont créé des scènes alternatives, des communautés d’apprentissage.
Depuis deux décennies, la peinture connaît une croissance spectaculaire et est devenue l’une des pratiques culturelles les plus répandues en Europe et en Amérique du Nord. Ce que peignent les amateurs correspond à un indicateur culturel avec des thèmes récurrents : paysages, fleurs, animaux, portraits. Les sujets sont lisibles, sensibles et narratifs et révèlent les intentions esthétiques et démocratiques d’une société ; en somme un exact contraire de l’art contemporain.

Deux systèmes de valeurs qui ne se parlent pas.
Pour les professionnels du contemporain, la peinture amateur est souvent perçue comme naïve, non critique, non innovante. En retour, pour les amateurs, les lieux culturels établis apparaissent comme hermétiques, méprisantes, dogmatiques. C’est le constat d'une incompréhension réciproque. En outre, le décalage n'en est pas moins politique. En effet, selon Malraux, les institutions ont été mises en oeuvre pour mettre l’art à la portée du plus grand nombre. Or la pratique amateur qui reste la forme la plus courante de l’art est absente des institutions, la démocratisation réelle se produit hors de celles censées la porter. Le public d'aujourd'hui cherche du sens et devient plus exigeant, mais il ne trouve rien parmi les propositions du ministère de la Culture. Le centre de gravité de la création visuelle se déplace donc vers les ateliers privés, vers les communautés et les pratiques individuelles. On assiste à un irrémédiable changement de système culturel.
Les établissements qui continueront comme avant verront la fracture se creuser et leur légitimité s’éroder sérieusement. Les organismes qui reconnaitront la peinture comme une évidence, un réservoir de publics, un espace d’apprentissage perdureront.
La montée de la peinture n’est pas un épiphénomène. C’est une réalité qui révèle tout autant les désirs esthétiques, que les limites du monopole imposé de l’art contemporain.
Ce n’est pas un retour en arrière mais une réappropriation populaire de la création. Quand des millions de personnes se remettent à peindre, elles se tournent la plupart du temps vers la figuration et le sensible. Il devient alors normal de représenter des choses reconnaissables et porteuses d'émotions.
Quant au marché, il suivra, à un moment ou à un autre, la tendance sociale. Les collectionneurs ne sont pas coupés de la société ambiante. Ils achètent ce qui résonne avec leur sensibilité.

Le dilemme des écoles d’art
Alors que les écoles d'arts valorisent encore le concept, la performance, la vidéo, les étudiants arrivent désormais avec une culture visuelle influencée par les réseaux comme Instagram ou les divers ateliers amateurs. Ces élèves seront immanquablement demandeurs d'images et, malgré les résistances, les écoles devront s'adapter. La figuration reviendra ainsi par la base, pas par le sommet. Les réseaux sociaux qui portent bien entendu leur part dans ces inévitables changements, amplifient la demande. On y voit des communautés qui valorisent la virtuosité et la figuration y est reine car immédiatement lisible et partageable.
Pendant plus d'un demi-siècle la figuration a été marginalisée. Aujourd’hui, elle revient parce que les amateurs la pratiquent, les publics la plébicitent, les réseaux sociaux la diffusent, les artistes la réinvestissent et le marché finira par se conformer.
La figuration n’est pas un retour nostalgique. C’est une réponse culturelle à un besoin instinctif de lisibilité, de récit, de monde sensible et les organisations d'état finiront inéluctablement par l'intégrer dans leurs programmations et leurs médiations.

En conclusion
L'année prochaine en France, un président représentant un nombre dérisoire de citoyens, partira et, selon son expression favorite - en même temps - également des cadres appartenant de près, de loin, à son cercle. Ladite démocratie étant jusqu'alors toute relative et le déficit du pays atteignant des sommets le moment sera venu de prévoir d'impérieux changements, tant politiques qu'économiques.
D'envisager davantage de démocratie culturelle avec des suppressions d'opérateurs comme la Villa Médicis, et autres directions régionales ou nationales ? Ou, pour être plus absolu, de songer à la disparution du pontifiant ministère de la Culture ?