Quelle est l'influence du soft power américain en France ?

Le soft power américain se transforme nettement sous Donald Trump, non pas parce qu’il disparaît, mais parce qu’il est redirigé, affaibli dans ses instruments traditionnels, et remplacé par une logique plus transactionnelle. La présidence Trump rompt avec la manière dont les États-Unis exerçaient leur influence depuis la fin de la guerre froide.

Plusieurs transformations sont observables, telles les aides aux réseaux culturels diplomatiques, les restrictions visant les étudiants étrangers, y compris dans des institutions emblématiques comme Harvard, le démantèlement ou l’affaiblissement d’organismes comme l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), ou comme Voice of America... Cependant ce rayonnement demeure encore durablement établi dans le monde occidental.

La France reste bien sous influence culturelle américaine, celle-ci est profonde dans certains domaines, relativement contestée dans d’autres, et souvent filtrée par des traditions françaises de résistance, d’appropriation et de réinterprétation.

Plusieurs dynamiques montrent une pénétration forte de la culture américaine dans la vie quotidienne française.
En premier lieu dans les industries culturelles, le cinéma hollywoodien, les séries, les plateformes comme Netflix. Ces secteurs structurent largement les habitudes du pays.
Ensuite dans les modèles de consommation : fast‑food, centres commerciaux, marketing, culture du divertissement, toutes formes diffusées dès la fin des années 1950.
Aujourd'hui les technologies du numérique, avec domination des GAFAM, tous inventés aux USA, sont ancrés dans les usages populaires, les infrastructures nationales, et orientent amplement manières d'agir et de penser.
La langue et les expressions en anglais imprègnent le vocabulaire professionnel, technologique et même quotidien.
L'ensemble de ces aspects relèvent du soft power, c'est-à-dire de la capacité d’un pays à façonner les goûts, les normes et les imaginaires d'un autre état sans exercer de contrainte directe.
La France essaie néanmoins de se protéger contre ces emprises, avec plus ou moins de succès, en instituant des quotas audiovisuels, un soutien massif au cinéma, à l’édition, à la musique, à l'art, en décrétant sa fameuse politique d’exception culturelle.

Une relation d’influences croisées ?
La philosophie des Lumières françaises a inspiré la Constitution américaine. Leur pensée a marqué les élites universitaires américaines et la France reste encore, mais pour combien de temps, un pôle didactique dans la mode, la gastronomie, le luxe, le patrimoine.
Trois points de vue peuvent se dégager :
Une lecture “hégémonique” : les industries américaines dominent les imaginaires globaux, et la France suit.
Une lecture “hybride” : la France adopte les principes d'outre-Atlantique mais les transforme, par exemple dans les séries françaises inspirées des formats US mais adaptées au contexte local.
Une lecture “résistante” : la France essaie de maintenir un modèle distinct grâce à ses politiques publiques et à son identité linguistique.
La France est influencée, mais pas entièrement subordonnée. Elle absorbe, filtre, transforme et parfois résiste. C’est une relation ancienne, ambivalente et dynamique, faite d’admiration, de rivalité et d’échanges constants.
Le crédit américain est incontestablement fort dans les industries culturelles, les modes de vie, le langage, la technologie, avec des intensités variables selon les domaines.
Cette présence est omniprésente et multiforme dans les disciplines suivantes :
- Le cinéma, séries et divertissement. Hollywood reste une matrice dominante mondiale. Ces films occupent régulièrement les premières places du box‑office.
- Les séries américaines ont structuré les formats, les rythmes narratifs et les attentes du public.
- Les plateformes (Netflix, Disney+, Amazon) imposent leurs standards de production et leurs logiques de consommation comme vecteur majeur du soft power. Cette influence est ancienne, dès les années 1950 le cinéma américain s’impose comme modèle de modernité.
- La musique populaire et culture jeune, la musique pop, rock, hip‑hop, est l’un des moyens les plus puissants de l’américanisation. Les festivals, les clips, les modes vestimentaires et les danses suivent des tendances largement initiées aux États‑Unis.
- Les modes de vie, consommation et loisirs. L’américanisation passe aussi par des pratiques quotidiennes : Fast‑food et chaînes internationales. McDonald’s représente le symbole classique de l’influence américaine, déjà noté dès l’après‑guerre et renforcé depuis.
- La technologie du numérique, c’est aujourd’hui l’endroit où la domination américaine est la plus massive avec l'utilisation des GAFAM dans les usages quotidiens.
- Les modèles de start‑up, le vocabulaire entrepreneurial, Instagram, X/Twitter, Facebook, façonnent les normes sociales, esthétiques et politiques.

L’anglais est devenu la langue de communication par excellence, il progresse dans les entreprises, la publicité, la recherche et même dans certains textes officiels. Son usage devient omniprésent dans les écoles de commerce, les sciences du numérique, les entreprises internationales.
Les codes visuels des séries et clips américains, leurs styles vestimentaires, deviennent des référents esthétiques pour les jeunes générations. Mais l’influence américaine ne se limite pas aux produits culturels, elle touche aussi les représentations comme celle du self‑made man avec le mythe de la réussite.

Cultural power, le soft power et l'art ?
L’impact du soft power dans les arts visuels en France est réel et profond, il s’exerce surtout dans les segments de l’art contemporain institutionnel, les marchés et les formats curatoriaux.
Plusieurs analyses soulignent que l’art officiel français — celui des grandes institutions, des FRAC, des commandes publiques, des écoles d’art — s’est aligné depuis les années 1970 sur des normes esthétiques et théoriques venues des États‑Unis. Quelques revues françaises ont contribué à la promotion d’un canon largement anglo‑saxon et l’arrivée de Jack Lang a renforcé l’ouverture des collections publiques aux artistes américains et britanniques.
Les formats des biennales, des expositions, suivent des modèles nés à New York ou Los Angeles ; dès l’après‑guerre New York devient le centre mondial de l'art, reléguant Paris à un rôle très secondaire.
Les conséquences :
Les prix, les tendances et les artistes sont souvent définis par les galeries et maisons de vente américaines.
Les collectionneurs français suivent des tendances globalisées dominées par les États‑Unis.
Les écoles d’art françaises intègrent des références américaines : abstraction, minimalisme, performance.
Les États‑Unis ont imposé plusieurs langages visuels devenus centraux dans l’art contemporain : expressionnisme abstrait (Pollock, Rothko), minimalisme (Judd, Flavin), pop Art (Warhol, Lichtenstein), conceptualisme (Kosuth, LeWitt). Les États‑Unis ont développé un soft power artistique très structuré : MoMA, Guggenheim, Whitney, universités, fondations privées. Le réseau des institutions publiques français n'a fait finalement que s'aligner sur les standards américains.

Les réformes des années 1970 ont transformé l’enseignement artistique en France, mais ce basculement s’est fait par la mise en exergue de formes alignées sur les universités d'outre-Atlantique où l’expérimentation, la pluridisciplinarité et la recherche personnelle priment sur la maîtrise académique. L'horizon pédagogique de cette transformation a introduit une ouverture au contemporain et au concept.
Les études aux Beaux-Arts ont par conséquent évolué dans un sens reposant sur l'idée que l’école doit être un lieu de recherche et pas seulement de transmission. L’intégration progressive de la création contemporaine correspond à l’adoption des formats MFA : Masters of Fine Arts américains, favorisant autonomie et importance du discours.
Un master américain est considéré comme le plus haut diplôme universitaire. Un MFA constitue généralement une qualification suffisante pour enseigner les arts visuels, la danse, le théâtre, le cinéma, les nouveaux médias et l'écriture créative à l'université. Pour être admis en master de beaux-arts, les étudiants doivent être titulaires d'une licence. Certains programmes de MFA peuvent également exiger un portfolio ou une audition dans le cadre de la procédure d'admission.
Les Écoles d’art américaines de Fontainebleau (1921‑1961) ont joué un rôle discret mais précurseur dans la circulation des modèles pédagogiques entre les deux pays. A l'époque elles étaient censées faire découvrir l’art français aux Américains, mais elles ont surtout contribué à installer une culture d’échange transatlantique durable. Aujourd’hui, les résidences, les programmes d’échange, prolongent cette dynamique.
L’intégration de l’art contemporain dans l’enseignement scolaire et supérieur reste un sujet de plus en plus controversé. Un document de l’Académie de Paris souligne que cette ouverture au contemporain, souvent associée à des modèles internationaux, suscite des interrogations sur les priorités éducatives et les attentes du public hexagonal.
Cela montre que l’américanisation est loin d'être consensuelle, elle fait partie aussi des débats actuels sur la légitimité de l'art dit contemporain.


Un triptyque de Pierre Soulages mis aux enchères chez Christie's en 2018 pour 1,5 million d'euros




Milieu des années 20 - Ecole d'art américaine de Fontainebleau

L'Image comme moyen de propagande

Le deuxième conflit mondial a fait des États-Unis une superpuissance économique, militaire et politique qui découvre alors l'impact du "cultural power".
Dès 1946, le ministère des Affaires Étrangères des États-Unis participe au financement de deux grands programmes d'expositions de peintures, vitrine de l'excellence de l'Art américain, amenées à voyager en Amériques du Sud et surtout en Europe.
Afin de promouvoir ladite excellence, le sénateur Fullbright établit parallèlement un programme de bourses qui permet à des milliers d'intellectuels d'effectuer le "Grand tour" américain pour admirer sa richesse culturelle.
Il s'agit par exemple, d'affirmer et d'établir l'émergence d'une nouvelle école spécifiquement américaine : l'Expressionnisme abstrait avec J.Pollock, M.Rothko, A.Gorky...
Cette école qui reste une construction étroitement liée au contexte de la guerre froide sera soutenue par des fondations, des musées, des universités. Le Rockefeller Brother Fund et le Musée d'Art Moderne de New-York ont ainsi largement promu en Europe le Nouvel Art en organisant nombre de publications et d'expositions.
Cependant et afin d'être totalement crédible pour asseoir la dimension internationale des expositions, quelques artistes européens bénéficieront également du soutien américain.
En 1950, Pierre Soulage figure ainsi dans des expositions collectives à New-York, Londres, São Paulo, Copenhague. Dès le début des années 50, ses toiles commencent à entrer dans les grands musées comme la Phillips Gallery à Washington, le Musée Guggenheim et, bien entendu, le Museum of Modern Art de New-York.
Le 1er août 1946, le président Harry Truman promulguait le Fulbright Act, créant ainsi un programme d’échanges internationaux conçu pour développer la compréhension mutuelle entre les peuples. Depuis sa création, le programme a soutenu plus de 370 000 lauréats dans près de 160 pays.
Grâce aux sommes récupérées par la vente des surplus militaires et à l'initiative du sénateur américain William Fulbright, qui souhaitait offrir "aux jeunes gens les plus méritants venus de différents pays la possibilité de se rencontrer pour une meilleure connaissance réciproque", le gouvernement américain a pu mettre en place un important programme d'influence, culturel et éducatif, avec les pays désireux d'y participer.

CATHERINE PÉGARD, MINISTRE DE LA CULTURE

Les postes à responsabilité ou prestigieux, et c'est de notoriété publique, proviennent de quelques viviers : Sciences Po Paris, ENS, ENA. La quasi‑totalité de ces postes stratégiques se discute à Paris, autrement dit rue de Valois, ou encore directement depuis l'Elysée.
Cette concentration géographique crée un écosystème fermé, où les mêmes personnes se croisent, collaborent, se recommandent et, éventuellement, se cooptent. La nomination de Madame Pégard en représente, à la caricature, l'exemple parfait.
Dans la culture, la légitimité ne se mesure pas par les compétences, mais par le copinage et la combine politique, par sa complaisance avec les esthétiques et marchés dominants.
On passe allègrement d’un cabinet à un établissement, d’un établissement à une direction centrale, d'une direction à un ministère.
Les réseaux personnels et professionnels, la connaissance des codes communs et la même vision de la soi-disant mission culturelle, sont là pour faciliter les nominations et les rentes de situation.

L’entre-soi des artistes et des scènes :
Dans l’art contemporain, les réseaux de galeries, écoles d’art, commissaires et centres d’art créent un écosystème fermé.
Dans le spectacle vivant, les programmations tournent souvent autour d’un cercle restreint de compagnies reconnues.
Dans le cinéma, les mêmes producteurs, scénaristes et acteurs circulent dans les mêmes festivals, commissions, aides.
Cet entre-soi professionnel repose sur la reconnaissance mutuelle. Les codes culturels au niveau du langage, des références, des attitudes, fonctionnent comme des barrières implicites.


L'Intelligence Artificielle change les rapports de force


Les rapports de force ont changé dans le monde. La technologie numérique, la mise de l’IA en open source ont enlevé le monopole de la visibilité aux mass-média.
Ces changements avaient largement été esquissés dès 1995 par l'Internet. Google ensuite a permis de s'y retrouver dans la prolifération de sites. La liberté d'expression y a trouvé son compte, sous condition de bon référencement, souvent payant.

Ces évolutions ont rendu largement obsolètes les armes de la guerre culturelle pratiquées entre 1947 et 2025.
Effectivement, et l'IA rendra à son tour obsolète Wikipédia et la rédaction de rapports, de critiques, de thèses...
Donald Trump change de stratégie et d’armes culturelles !
En mars 2025, il supprime tout l’argent consacré au soft power américain dans le monde. Cela concerne, entre autres, l’arrêt du financement des réseaux d’influence, supports associatifs, institutionnels, ONG, réseaux intellectuels, artistiques, d’information. Il fait de même à l’intérieur des frontières des USA en supprimant l’argent fédéral destiné à la culture à travers la National Endowment for the Arts.
En France, supprimons donc déjà le ministère de la Culture.

L’Amérique pourra-t-elle maintenir à la fois gratuité, transparence, partage en open source de données aussi peu censurées que possible ?
Quelques signes sont observables :
– en juillet 2025, le patron de Google a déclaré que la stratégie de censure qui a été pratiquée pendant le Covid, ne se reproduira plus à l’avenir.
– en Octobre 2025, Elon Musk annonce la création d’une concurrence à Wikipédia. Ainsi plusieurs points de vue pourront être comparés sur les mêmes sujets, ce qui est une bonne nouvelle pour la vie intellectuelle, scientifique et artistique.
Outre une culture sous influence, les réseaux de paiement majoritairement américains : Visa, Mastercard et American Express, dominent le marché européen et représentent 62 % des paiements, ce qui place les transactions européennes sous la gouvernance de sociétés américaines.
GAFAM : acronyme des géants du Web, tous américains, fondés entre le dernier quart du XXe siècle et le début du XXIe et qui dominent le marché du numérique.
Ces cinq entreprises offrent globalement des produits ou services différents tout en présentant des caractéristiques en commun. Les GAFAM visent une intégration verticale sur le marché internet en lui ajoutant, suivant les cas, les contenus, les applications, les médias sociaux, les moteurs de recherche, les équipements d'accès, les infrastructures de télécommunications. D'autres régions du monde, non occidental, possèdent néanmoins leurs propres géants locaux.
Les GAFAM sont devenus structurellement incontournables dans l’économie numérique actuelle. Leur rôle oscille entre infrastructures quasi‑publiques et pouvoirs privés hégémoniques, ce qui explique pourquoi la question est aujourd’hui au cœur des débats politiques, économiques et géostratégiques.

Yves Michaud 
Je me fiche du départ de Dati, comme du bilan famélique de la ministre.
J’ai juste fait une recherche simple : la liste des ministres de la culture depuis près de quarante ans.
La constatation : un carrousel de courtisans et de politiciens qui ne durent pas plus de deux ans, sauf les deux mitterrandiens. Aucun de ces « deux-ans pas plus » ne peut prendre le gouvernail de ce ministère qui est donc géré par les bourrins de l’attelage ramenant la charrette à l’écurie pendant que le cocher ronfle à l’Opéra, rang 14, où on a de la place pour les jambes.
Deux conclusions au choix :
- Jack Lang reviens! on te paiera tout ce que tu veux et même plus
- on supprime ce ministère.

Yves Michaud
On est bien d'accord! ça ne sert à rien. 
Supprimer du même coup l'audio-visuel public.

Marc Vérat
Bien sûr !
Vos remarques, impertinentes et non dépourvues d'humour, me sont sympathiques.
Cependant, ne portez-vous pas également une part de responsabilité, comme ex-directeur, sur les dérives de l'enseignement des Beaux-Arts ?

Yves Michaud
je ne porte aucune responsabilité. J'avais reçu mission de réformer une école qui était  une pétaudière. Je l'ai réformée mais j'ai toujours, je dis bien toujours, veillé au pluralisme : en même temps que j'invitais Marina Abramovic ou Peter Halley ou Krysztof Wodiczko, j'invitais Bioulès, Clément, Buraglio, donnais leur place à Pierre Faure ou Delahaie. Surtout, je rétablissais l'enseignement du dessin en première année à hautes doses et sous condition sélective sous toutes ses formes, depuis le modèle et la pose rapide jusqu'à la caricature (enseignée par Plantu) et au dessin d'architecture.
J'ai relancé la céramique et encouragé la taille directe. Je suis fondamentalement tolérant et pluraliste et je pense qu'une école d'art doit :
1) enseigner les bases les plus classiques,
2) permettre de rencontrer des artistes qui déclenchent des vocations fortes. Le reste, sous toutes ses formes, c'est de l'académisme ringard ou d'avant-garde. Il suffit de lire mon livre Enseigner l'art dans sa version complète pour trouver toutes ces idées. Avant même de diriger l'école, j'avais publié L'artiste et les commissaires, en 1989, quatre essais non pas sur l'art mais sur ceux qui s'en occupent.
A la suite de ma direction, les successeurs ont foutu le bordel en reprenant les mauvaises habitudes des profiteurs. Pacquement faisait son business, Cousseau jouait de la musique et laissait une folle bureaucratiser les enseignements, pendant onze ans! Bourriaud n'a rien fait, de Loisy a fait des cocktails, Bustamante son business, Fabre rien du tout. Règne aujourd'hui l'académisme même pas d'avant-garde : c'est de l'art sous cellophane pour mondains de SayWho. 
J'ajoute que je suis parti de mon plein gré pour retrouver une vie savante car je suis un réformateur, pas un administrateur et n'ai jamais eu de plan de carrière. Quand je suis parti, on m'a proposé beaucoup de choses : la présidence du centre Pompidou, la direction de la rue d'Ulm (j'aurais accepté dix ans plus tôt mais fin 1990, c'était foutu et irréformable et promis à l'effondrement actuel). La seule chose que j'aurais voulu, sans plaisanter, c'était la SNCF. Après avoir réformé un petit établissement, j'aurais aimé essayer pour un gros machin ingérable. Mais on ne m'a pas pris au sérieux et tant mieux...
Voilà vous savez presque tout. Je suis depuis toujours libertarien anarchiste mais ça ne m'empêche pas d'avoir de la poigne quand il faut. La liberté doit être la plus grande possible mais dans un cadre simple, intelligible et connu de tous.

Marc Vérat
Au moins, on ne peut guère vous taxer de "langue de bois" avec vos successeurs ou nos actuels dirigeants, en a-t-il toujours été ainsi, avant ? Quant au pluralisme, il peut également avoir ses limites ; le dessin, comme base de l'apprentissage, c'est forcément de l'académisme et jamais de l'avant-garde. La SNCF, conduire un train, surtout à vapeur et avec beaucoup de wagons, fait partie des fantaisies masculines mais bien éloignées de la philosophie et de la réforme, encore à venir, d'un petit établissement comme les Beaux-Arts de Paris.
Vous avez invité des artistes, mais reste à définir ce qu'est un artiste et pour qui ?

Marc Vérat
L'Etat souhaite faire des économies, le Départ de Madame Dati constituerait une sérieuse occasion d'engager une réforme structurelle majeure, qui ne serait d'ailleurs pas impopulaire. Celle de supprimer purement et simplement le ministère de la Culture. En effet, si les dépenses de son fonctionnement augmentent toujours, la part réservée aux créateurs, elle, ne cesse de diminuer.

Pourrait-on se passer du ministère de la Culture ?
Le supprimer serait un acte profondément politique.
Premier constat, l'institution n’existe pas dans la Constitution qui ne liste pas les ministères. Elle dit seulement que le Premier ministre dirige l’action du gouvernement et que le Président nomme les ministres.
Cela signifie qu’un ministère peut être créé, fusionné ou supprimé par simple décision politique. La suppression passe donc par un décret du Président, sur proposition du Premier ministre. C’est d'ailleurs ce qui se passe à chaque remaniement : les périmètres changent, des ministères disparaissent, d’autres apparaissent.
Exemples historiques :
Le ministère du Plan a disparu. Le ministère de la Fonction publique a été plusieurs fois fusionné ou supprimé. Le ministère de la Culture lui-même a déjà été absorbé par l’Éducation nationale en 1974.
Pour supprimer un ministère, il faut réaffecter néanmoins quelques-unes de ses missions jugées incontournables, mais rien n’oblige constitutionnellement à avoir un ministère de la Culture.

Réduire les effectifs, les dépenses de fonctionnement, les statuts protecteurs des opérateurs ?
La France a beaucoup plus d’opérateurs culturels que la plupart des pays européens.
Toucher aux opérateurs culturels pour faire de vraies économies, c’est le seul endroit où des gains significatifs sont possibles.
Le budget du ministère de la Culture, environ 4,5 milliards d’euros, est largement impacté par ses opérateurs. C’est là que se trouvent les masses financières, dans les musées nationaux, dans les spectacles vivants, la Villa Médicis, sans oublier le réseau territorial avec les DRAC, les écoles d’art...

La culture idéologisée, instrumentalisée et subventionnée par l’Etat va-t-elle faire place au libéralisme culturel soumis aux règles de la concurrence loyale tant économique qu’intellectuelle, et au retour d’un écosystème artistique naturel ?
  
L’article de AUDE DE KERROS

Les rapports de force ont changé dans le monde. La technologie numérique, la mise de l’Intelligence Artificielle en open source ont enlevé le monopole de la visibilité aux mass média. Ces évolutions ont rendu largement obsolètes les armes de la guerre culturelle pratiquées entre 1947 et 2025.
Donald Trump change de stratégie et d’armes culturelles
En mars 2025, il supprime tout l’argent consacré au soft power américain dans le monde. Cela concerne, entre autres, l’arrêt du financement des réseaux d’influence, supports, associatifs, institutionnels, ONG, réseaux intellectuels, artistiques, d’information. Il fait de même à l’intérieur des frontières des USA en supprimant l’argent fédéral destiné à la culture entre autres à travers la NEA[1], National Endowment for the Arts, constatant que les méthodes de manipulation exercées dans le monde par le soft power Américain s’étaient retournées, tel un gaz toxique, contre l’Amérique qui en a été l’émetteur.
Sa politique est un retour aux règles anciennes de la démocratie et du libéralisme américain : Selon le célèbre Premier Amendement, grande fierté de l’identité américaine, aucune pensée, conviction, croyance, ne peut être censurée ! Pour préserver cela, tout ce qui est culturel, intellectuel et artistique est du domaine du privé et concerne le mécénat. L’État ne doit pas le financer. Face à la crise, Donald Trump, formé par le commerce et l’entreprenariat, en revient aux solutions propres au libéralisme américain : protéger la concurrence, l’économie de marché sensé s’autoréguler. Une des mesures prises en 1929 pour sortir de la crise a été de voter des lois anti-trust et ententes.
En supprimant l’argent fédéral alloué au soft power Donald Trump a mis un point final à trois quarts de siècle de stratégies qui ont gagné deux guerres culturelles dont le but était de faire de l’Amérique la référence culturelle mondiale. Leur cible : les intellectuels, artistes et élites cultivées. Pour les contrôler il fallait, grâce à la cooptation, leur enlever toute autre source de légitimité fondée sur l’enthousiasme d’un public, la reconnaissance des pairs, ou par des critères d’excellence compréhensibles et partageables. Pour ce faire il fallait créer un profil, un label de l’artiste, de l’intellectuel « contemporain » afin qu’il soit le moins séduisant possible. Ainsi leur a été assénée la mission humanitaire d’assurer la critique de la société, d’avoir une fonction « révolutionnaire », de perturber, humilier le « regardeur » et ses certitudes. Par ailleurs, toute identité, étant jugée facteur de guerre, sa tâche est de déconstruire la civilisation, le patrimoine, la valeur artistique reconnue.  A l’ère hégémonique une nouvelle mission moraliste, moins négative, lui est rajoutée : la défense des « valeurs sociétales » qui se limitent à quatre thèmes : sexe, genre, climat, racisme.  Ces stratégies d’influence par la cooptation-corruption ont pu opérer parce qu’elles étaient inimaginables au commun des mortels non initié, et de ce fait imperceptible par les élites qui les ont acceptées joyeusement en raison des récompenses attenantes, ou subies sans comprendre par ceux qui ne l’acceptaient pas.
Couper l’argent à ce type de soft power, c’est l’anéantir car son pouvoir découle d’une légitimité venant des institutions données aux arts et aux idées. Leurs cotes ne sont pas le fruit d’une concurrence, d’une comparaison permettant un choix, elles sont créés par cooptation, en réseau fermé, impliquant la collaboration des institutions publiques et privées.
Le Soft power supplanté par le « Deal power »
La nouvelle de la suppression financière a fait peu de bruit médiatique, comme si elle n’avait pas eu lieu. La question n’a pas été posée : par quelle autre arme a-t-elle été remplacée ?
La réponse pourrait bien être une publication de l’administration américaine, de juillet 2025, qui ressemble à une feuille de route : l’America’s AI Action Plan. C’est le projet qui entend tirer parti de toutes les possibilités offertes par l’IA mise en open source en novembre 2022.
On y trouve les principes d’une nouvelle forme d’influence fondée sur une IA dite en « open source », accordée gratuitement, incluant : code, données, méthode de reproduction, proposée au monde avec le moins de censure possible en ce qui concerne le contenu.
L’Amérique a l’avantage en ce domaine sur ses concurrents qui offrent une IA mais en « open-weight », qui ne livre ni code ni reproductibilité et pratique les censures de contenu nécessaires à la protection de leur pouvoir. L’open source est un risque calculé que toutes les puissances ne peuvent s’offrir sans se mettre en danger. C’est sur ce différentiel que se fonde la nouvelle stratégie. Elle tiendra aussi longtemps que l’accès libre et gratuit de l’outil numérique et la confiance fondée sur la non-censure sera maintenue.
Donald Trump abandonne l’arme des mass-médias et celle des intermédiaires d’influence de type ONG. Il mise sur le nouvel outil numérique qui agit d’une façon aussi discrète et douce, mais différemment : elle devient son mode principal de communication. Son but est de ramener vers l’Amérique les talents du monde entier, d’encourager la concurrence, d’attirer des élites créatives. Il abandonne pour cela la cooptation en échange de soumission, d’intellectuels et artistes au profil progressif-déconstructif.
L’Amérique peut s’offrir ce luxe tant qu’elle est en position avantageuse sur le plan de la concurrence mondiale.
Avec l’offre de l’intelligence artificielle en open source l’Amérique propose un « deal » à des partenaires moins puissants qu'elle. L’Amérique peut courir le risque de cette générosité mais elle doit le faire de façon transparente et réaliste car si elle n’est plus hégémonique, elle affronte désormais une concurrence. Elle a le pouvoir de proposer un « deal », qui sera certes asymétrique en sa faveur, mais elle a intérêt à ne pas abuser de ses partenaires en veillant à ce qu’ils y trouvent leur compte.    
L’Amérique a le projet, par ce biais, de rétablir la confiance à son égard dans l’international. L’offre de l’open source fait ainsi d’elle, une puissance plutôt positive qui se fonde sur un rapport de force, « cash », réaliste, entre les partenaires. Pour cela, elle revient aux sources de son identité : le libéralisme fondé sur la concurrence, le rejet des monopoles, des guerres, fidèle au multiculturalisme, opposé au globalisme culturel.
Les avantages que tire l’Amérique de cette nouvelle arme et stratégie sont considérables même si peu perceptibles. L’IA, présente dans les téléphones de toutes les poches et sacs à main sur terre, est en contact direct, avec un public aux multiples identités. Il n’est donc plus nécessaire de recourir aux couteux intermédiaires de l’influence d’avant 2025 : ONG, organismes, institutions publiques et privées, mass-médias, etc.[2]
Qui plus est, elle collecte en retour de ses services gratuits, un trésor d’informations précieuses, de données utiles à son économie. Pour les créateurs, entrepreneurs, chercheurs, artistes, intellectuels, l’IA est un bienfait.  L’accès gratuit aux archives, économise du temps et accélère explorations et recherches qui ne sont pas ainsi réservées aux cercles endogames de l’intelligentzia qui existe institutionnellement sans public. Le partage des connaissances, le débat intellectuel est aujourd’hui nécessaire à tout homme de pensée, d’action ou de création et ce sur tous les terrains, qu’ils soient militaires, économiques, artistiques, techniques, scientifiques.
L’enjeu est de comprendre rapidement, de s’adapter, de trouver des solutions et cela par-dessus les frontières !
Le numérique devient un champ de bataille et d’affrontement entre puissances concurrentes et adversaires à la fois. Celles-ci emploient les ressources du digital de multiples manières. Le pouvoir des algorithmes, si utile à la recherche, à l’échange de compétences, à la collaboration pour un bien commun, peut aussi fournir un vaste arsenal de méthodes de confusion cognitive, de désinformation, manipulations sémantiques, etc. Certaines puissances choisiront le contrôle politique, d’autres le pouvoir d’attraction, elles s’en serviront pour conquérir ou se défendre, chacune selon ses moyens. Toutes utiliseront sans aucun doute les deux à la fois mais selon des dosages très divers.
Nouveau choix pour l’exercice du pouvoir : Agir en réseau ouvert ou réseau fermé ? 
Le pouvoir particulier offert par le numérique est l’usage des réseaux. Il a été démultiplié par l’IA mis en open source. De façon fulgurante des confrontations inédites ont pris une ampleur inattendue.  Elle a mis en concurrence aigue le domaine public et le domaine privé, les identités locales et le monde international, les puissantes institutions établies avec les réseaux plus petits, mais plus ouverts, plus souples, plus rapides, moins couteux, pour apporter des solutions aux problèmes.
Ces réseaux ouverts sont la nouveauté rendue possible par le digital en open source. Ils ont accès aux talents singuliers, désormais visibles du monde entier et  partageables. On s’y assemble par affinité, complémentarité, adhésion au bien commun. Ils ne peuvent fonctionner que si la règle est : transparence, confiance, liberté. Ainsi se met en place une mise en relation de l’offre et la demande. Ces réseaux ouverts ont cependant une fragilité : ils sont informels et la liberté de chacun rend le lien de solidarité susceptible d’être remis en cause à chaque instant.
Face à eux les réseaux fermés n’ont pas cette faiblesse car on n’y entre pas toujours pour le talent mais plutôt pour le profil, ce qui rend le coopté dépendant et forcément solidaire. Ses piliers sont la hiérarchie, le secret, l’intérêt commun. Le ciment est fort, il est lié à la naissance, au pouvoir, à l’argent, la connaissance ou même au crime. Leur faiblesse réside en ce que créativité, talent, souci du bien commun passent après la conservation et la solidarité du réseau, toutes choses qui impliquent une lenteur à agir, à s’adapter aux urgences, au tempo fulgurant imposé par les nouvelles technologies de la communication nécessitant une réponse immédiate. On retrouve ici la différence entre le drone et l’avion de chasse.[1] Sur ce sujet des réseaux ouverts et fermés, Christophe Assens décrit bien ce nouveau champ de bataille dans un livre publié ce mois-ci : Réseaux d’influence et souveraineté de la France[3].

Il est bien difficile de voir en l’espace de six mois, les conséquences de la suppression par Donald Trump du financement du soft power concernant le monde culturel, arme essentielle de l’arsenal américain. On ne mesure pas encore l’efficacité de la nouvelle panoplie du « deal power ». Elle est fort ambitieuse car elle doit accepter que le risque, fondé sur un réalisme partagé avec le partenaire, repose sur la confiance qu’exige le respect de la liberté.

Quels seront à l’avenir les proportions de pratique entre les stratégies positives du « deal » et les stratégies de manipulation du « soft », aujourd’hui mieux connues et en cela moins efficaces ? L’Amérique pourra-t-elle maintenir à la fois gratuité, transparence, partage en open source de données aussi peu censurées que possible ?
Quelques signes sont néanmoins observables :
– en juillet 2025, le patron de Google a déclaré que la stratégie de censure qui a été pratiquée pendant le Covid, ne se reproduira plus à l’avenir. Après avoir constaté le résultat négatif de l’interdit de tout débat au sujet des vaccins, il admet qu’ainsi ont été favorisés des intérêts particuliers, éloignés du bien commun.
– en Octobre 2025, Elon Musk annonce la création d’une concurrence à Wikipédia. Ainsi plusieurs points de vue pourront être comparés sur les mêmes sujets, ce qui est une bonne nouvelle pour la vie intellectuelle, scientifique et artistique qui ne peut se passer pour être féconde de la concurrence des sources d’information, des idées et du savoir.
[1] Dont une partie passe par la NEA, Agence culturelle fédérale vouée à la culture à l’intérieur des USA, crée en 1965.
[2] Ainsi en Europe Mistral AI semble s’imposer en silence, en mettant ses ressources à dispositions ainsi que les modèles et labels américains.
[3] Christophe Assens. France : une souveraineté sous influence ?, Editions VA 2025