L'Intelligence Artificielle change les rapports de force


Les rapports de force ont changé dans le monde. La technologie numérique, la mise de l’IA en open source ont enlevé le monopole de la visibilité aux mass-média.
Ces changements avaient largement été esquissés dès 1995 par l'Internet. Google ensuite a permis de s'y retrouver dans la prolifération de sites. La liberté d'expression y a trouvé son compte, sous condition de bon référencement, souvent payant.

Ces évolutions ont rendu largement obsolètes les armes de la guerre culturelle pratiquées entre 1947 et 2025.
Effectivement, et l'IA rendra à son tour obsolète Wikipédia et la rédaction de rapports, de critiques, de thèses...
Donald Trump change de stratégie et d’armes culturelles !
En mars 2025, il supprime tout l’argent consacré au soft power américain dans le monde. Cela concerne, entre autres, l’arrêt du financement des réseaux d’influence, supports associatifs, institutionnels, ONG, réseaux intellectuels, artistiques, d’information. Il fait de même à l’intérieur des frontières des USA en supprimant l’argent fédéral destiné à la culture à travers la National Endowment for the Arts.
En France, supprimons donc déjà le ministère de la Culture.

L’Amérique pourra-t-elle maintenir à la fois gratuité, transparence, partage en open source de données aussi peu censurées que possible ?
Quelques signes sont observables :
– en juillet 2025, le patron de Google a déclaré que la stratégie de censure qui a été pratiquée pendant le Covid, ne se reproduira plus à l’avenir.
– en Octobre 2025, Elon Musk annonce la création d’une concurrence à Wikipédia. Ainsi plusieurs points de vue pourront être comparés sur les mêmes sujets, ce qui est une bonne nouvelle pour la vie intellectuelle, scientifique et artistique.
Outre une culture sous influence, les réseaux de paiement majoritairement américains : Visa, Mastercard et American Express, dominent le marché européen et représentent 62 % des paiements, ce qui place les transactions européennes sous la gouvernance de sociétés américaines.
GAFAM : acronyme des géants du Web, tous américains, fondés entre le dernier quart du XXe siècle et le début du XXIe et qui dominent le marché du numérique.
Ces cinq entreprises offrent globalement des produits ou services différents tout en présentant des caractéristiques en commun. Les GAFAM visent une intégration verticale sur le marché internet en lui ajoutant, suivant les cas, les contenus, les applications, les médias sociaux, les moteurs de recherche, les équipements d'accès, les infrastructures de télécommunications. D'autres régions du monde, non occidental, possèdent néanmoins leurs propres géants locaux.
Les GAFAM sont devenus structurellement incontournables dans l’économie numérique actuelle. Leur rôle oscille entre infrastructures quasi‑publiques et pouvoirs privés hégémoniques, ce qui explique pourquoi la question est aujourd’hui au cœur des débats politiques, économiques et géostratégiques.

Yves Michaud 
Je me fiche du départ de Dati, comme du bilan famélique de la ministre.
J’ai juste fait une recherche simple : la liste des ministres de la culture depuis près de quarante ans.
La constatation : un carrousel de courtisans et de politiciens qui ne durent pas plus de deux ans, sauf les deux mitterrandiens. Aucun de ces « deux-ans pas plus » ne peut prendre le gouvernail de ce ministère qui est donc géré par les bourrins de l’attelage ramenant la charrette à l’écurie pendant que le cocher ronfle à l’Opéra, rang 14, où on a de la place pour les jambes.
Deux conclusions au choix :
- Jack Lang reviens! on te paiera tout ce que tu veux et même plus
- on supprime ce ministère.

Yves Michaud
On est bien d'accord! ça ne sert à rien. 
Supprimer du même coup l'audio-visuel public.

Marc Vérat
Bien sûr !
Vos remarques, impertinentes et non dépourvues d'humour, me sont sympathiques.
Cependant, ne portez-vous pas également une part de responsabilité, comme ex-directeur, sur les dérives de l'enseignement des Beaux-Arts ?

Yves Michaud
je ne porte aucune responsabilité. J'avais reçu mission de réformer une école qui était  une pétaudière. Je l'ai réformée mais j'ai toujours, je dis bien toujours, veillé au pluralisme : en même temps que j'invitais Marina Abramovic ou Peter Halley ou Krysztof Wodiczko, j'invitais Bioulès, Clément, Buraglio, donnais leur place à Pierre Faure ou Delahaie. Surtout, je rétablissais l'enseignement du dessin en première année à hautes doses et sous condition sélective sous toutes ses formes, depuis le modèle et la pose rapide jusqu'à la caricature (enseignée par Plantu) et au dessin d'architecture.
J'ai relancé la céramique et encouragé la taille directe. Je suis fondamentalement tolérant et pluraliste et je pense qu'une école d'art doit :
1) enseigner les bases les plus classiques,
2) permettre de rencontrer des artistes qui déclenchent des vocations fortes. Le reste, sous toutes ses formes, c'est de l'académisme ringard ou d'avant-garde. Il suffit de lire mon livre Enseigner l'art dans sa version complète pour trouver toutes ces idées. Avant même de diriger l'école, j'avais publié L'artiste et les commissaires, en 1989, quatre essais non pas sur l'art mais sur ceux qui s'en occupent.
A la suite de ma direction, les successeurs ont foutu le bordel en reprenant les mauvaises habitudes des profiteurs. Pacquement faisait son business, Cousseau jouait de la musique et laissait une folle bureaucratiser les enseignements, pendant onze ans! Bourriaud n'a rien fait, de Loisy a fait des cocktails, Bustamante son business, Fabre rien du tout. Règne aujourd'hui l'académisme même pas d'avant-garde : c'est de l'art sous cellophane pour mondains de SayWho. 
J'ajoute que je suis parti de mon plein gré pour retrouver une vie savante car je suis un réformateur, pas un administrateur et n'ai jamais eu de plan de carrière. Quand je suis parti, on m'a proposé beaucoup de choses : la présidence du centre Pompidou, la direction de la rue d'Ulm (j'aurais accepté dix ans plus tôt mais fin 1990, c'était foutu et irréformable et promis à l'effondrement actuel). La seule chose que j'aurais voulu, sans plaisanter, c'était la SNCF. Après avoir réformé un petit établissement, j'aurais aimé essayer pour un gros machin ingérable. Mais on ne m'a pas pris au sérieux et tant mieux...
Voilà vous savez presque tout. Je suis depuis toujours libertarien anarchiste mais ça ne m'empêche pas d'avoir de la poigne quand il faut. La liberté doit être la plus grande possible mais dans un cadre simple, intelligible et connu de tous.

Marc Vérat
Au moins, on ne peut guère vous taxer de "langue de bois" avec vos successeurs ou nos actuels dirigeants, en a-t-il toujours été ainsi, avant ? Quant au pluralisme, il peut également avoir ses limites ; le dessin, comme base de l'apprentissage, c'est forcément de l'académisme et jamais de l'avant-garde. La SNCF, conduire un train, surtout à vapeur et avec beaucoup de wagons, fait partie des fantaisies masculines mais bien éloignées de la philosophie et de la réforme, encore à venir, d'un petit établissement comme les Beaux-Arts de Paris.
Vous avez invité des artistes, mais reste à définir ce qu'est un artiste et pour qui ?

Marc Vérat
L'Etat souhaite faire des économies, le Départ de Madame Dati constituerait une sérieuse occasion d'engager une réforme structurelle majeure, qui ne serait d'ailleurs pas impopulaire. Celle de supprimer purement et simplement le ministère de la Culture. En effet, si les dépenses de son fonctionnement augmentent toujours, la part réservée aux créateurs, elle, ne cesse de diminuer.

Pourrait-on se passer du ministère de la Culture ?
Le supprimer serait un acte profondément politique.
Premier constat, l'institution n’existe pas dans la Constitution qui ne liste pas les ministères. Elle dit seulement que le Premier ministre dirige l’action du gouvernement et que le Président nomme les ministres.
Cela signifie qu’un ministère peut être créé, fusionné ou supprimé par simple décision politique. La suppression passe donc par un décret du Président, sur proposition du Premier ministre. C’est d'ailleurs ce qui se passe à chaque remaniement : les périmètres changent, des ministères disparaissent, d’autres apparaissent.
Exemples historiques :
Le ministère du Plan a disparu. Le ministère de la Fonction publique a été plusieurs fois fusionné ou supprimé. Le ministère de la Culture lui-même a déjà été absorbé par l’Éducation nationale en 1974.
Pour supprimer un ministère, il faut réaffecter néanmoins quelques-unes de ses missions jugées incontournables, mais rien n’oblige constitutionnellement à avoir un ministère de la Culture.

Réduire les effectifs, les dépenses de fonctionnement, les statuts protecteurs des opérateurs ?
La France a beaucoup plus d’opérateurs culturels que la plupart des pays européens.
Toucher aux opérateurs culturels pour faire de vraies économies, c’est le seul endroit où des gains significatifs sont possibles.
Le budget du ministère de la Culture, environ 4,5 milliards d’euros, est largement impacté par ses opérateurs. C’est là que se trouvent les masses financières, dans les musées nationaux, dans les spectacles vivants, la Villa Médicis, sans oublier le réseau territorial avec les DRAC, les écoles d’art...

La culture idéologisée, instrumentalisée et subventionnée par l’Etat va-t-elle faire place au libéralisme culturel soumis aux règles de la concurrence loyale tant économique qu’intellectuelle, et au retour d’un écosystème artistique naturel ?
  
L’article de AUDE DE KERROS

Les rapports de force ont changé dans le monde. La technologie numérique, la mise de l’Intelligence Artificielle en open source ont enlevé le monopole de la visibilité aux mass média. Ces évolutions ont rendu largement obsolètes les armes de la guerre culturelle pratiquées entre 1947 et 2025.
Donald Trump change de stratégie et d’armes culturelles
En mars 2025, il supprime tout l’argent consacré au soft power américain dans le monde. Cela concerne, entre autres, l’arrêt du financement des réseaux d’influence, supports, associatifs, institutionnels, ONG, réseaux intellectuels, artistiques, d’information. Il fait de même à l’intérieur des frontières des USA en supprimant l’argent fédéral destiné à la culture entre autres à travers la NEA[1], National Endowment for the Arts, constatant que les méthodes de manipulation exercées dans le monde par le soft power Américain s’étaient retournées, tel un gaz toxique, contre l’Amérique qui en a été l’émetteur.
Sa politique est un retour aux règles anciennes de la démocratie et du libéralisme américain : Selon le célèbre Premier Amendement, grande fierté de l’identité américaine, aucune pensée, conviction, croyance, ne peut être censurée ! Pour préserver cela, tout ce qui est culturel, intellectuel et artistique est du domaine du privé et concerne le mécénat. L’État ne doit pas le financer. Face à la crise, Donald Trump, formé par le commerce et l’entreprenariat, en revient aux solutions propres au libéralisme américain : protéger la concurrence, l’économie de marché sensé s’autoréguler. Une des mesures prises en 1929 pour sortir de la crise a été de voter des lois anti-trust et ententes.
En supprimant l’argent fédéral alloué au soft power Donald Trump a mis un point final à trois quarts de siècle de stratégies qui ont gagné deux guerres culturelles dont le but était de faire de l’Amérique la référence culturelle mondiale. Leur cible : les intellectuels, artistes et élites cultivées. Pour les contrôler il fallait, grâce à la cooptation, leur enlever toute autre source de légitimité fondée sur l’enthousiasme d’un public, la reconnaissance des pairs, ou par des critères d’excellence compréhensibles et partageables. Pour ce faire il fallait créer un profil, un label de l’artiste, de l’intellectuel « contemporain » afin qu’il soit le moins séduisant possible. Ainsi leur a été assénée la mission humanitaire d’assurer la critique de la société, d’avoir une fonction « révolutionnaire », de perturber, humilier le « regardeur » et ses certitudes. Par ailleurs, toute identité, étant jugée facteur de guerre, sa tâche est de déconstruire la civilisation, le patrimoine, la valeur artistique reconnue.  A l’ère hégémonique une nouvelle mission moraliste, moins négative, lui est rajoutée : la défense des « valeurs sociétales » qui se limitent à quatre thèmes : sexe, genre, climat, racisme.  Ces stratégies d’influence par la cooptation-corruption ont pu opérer parce qu’elles étaient inimaginables au commun des mortels non initié, et de ce fait imperceptible par les élites qui les ont acceptées joyeusement en raison des récompenses attenantes, ou subies sans comprendre par ceux qui ne l’acceptaient pas.
Couper l’argent à ce type de soft power, c’est l’anéantir car son pouvoir découle d’une légitimité venant des institutions données aux arts et aux idées. Leurs cotes ne sont pas le fruit d’une concurrence, d’une comparaison permettant un choix, elles sont créés par cooptation, en réseau fermé, impliquant la collaboration des institutions publiques et privées.
Le Soft power supplanté par le « Deal power »
La nouvelle de la suppression financière a fait peu de bruit médiatique, comme si elle n’avait pas eu lieu. La question n’a pas été posée : par quelle autre arme a-t-elle été remplacée ?
La réponse pourrait bien être une publication de l’administration américaine, de juillet 2025, qui ressemble à une feuille de route : l’America’s AI Action Plan. C’est le projet qui entend tirer parti de toutes les possibilités offertes par l’IA mise en open source en novembre 2022.
On y trouve les principes d’une nouvelle forme d’influence fondée sur une IA dite en « open source », accordée gratuitement, incluant : code, données, méthode de reproduction, proposée au monde avec le moins de censure possible en ce qui concerne le contenu.
L’Amérique a l’avantage en ce domaine sur ses concurrents qui offrent une IA mais en « open-weight », qui ne livre ni code ni reproductibilité et pratique les censures de contenu nécessaires à la protection de leur pouvoir. L’open source est un risque calculé que toutes les puissances ne peuvent s’offrir sans se mettre en danger. C’est sur ce différentiel que se fonde la nouvelle stratégie. Elle tiendra aussi longtemps que l’accès libre et gratuit de l’outil numérique et la confiance fondée sur la non-censure sera maintenue.
Donald Trump abandonne l’arme des mass-médias et celle des intermédiaires d’influence de type ONG. Il mise sur le nouvel outil numérique qui agit d’une façon aussi discrète et douce, mais différemment : elle devient son mode principal de communication. Son but est de ramener vers l’Amérique les talents du monde entier, d’encourager la concurrence, d’attirer des élites créatives. Il abandonne pour cela la cooptation en échange de soumission, d’intellectuels et artistes au profil progressif-déconstructif.
L’Amérique peut s’offrir ce luxe tant qu’elle est en position avantageuse sur le plan de la concurrence mondiale.
Avec l’offre de l’intelligence artificielle en open source l’Amérique propose un « deal » à des partenaires moins puissants qu'elle. L’Amérique peut courir le risque de cette générosité mais elle doit le faire de façon transparente et réaliste car si elle n’est plus hégémonique, elle affronte désormais une concurrence. Elle a le pouvoir de proposer un « deal », qui sera certes asymétrique en sa faveur, mais elle a intérêt à ne pas abuser de ses partenaires en veillant à ce qu’ils y trouvent leur compte.    
L’Amérique a le projet, par ce biais, de rétablir la confiance à son égard dans l’international. L’offre de l’open source fait ainsi d’elle, une puissance plutôt positive qui se fonde sur un rapport de force, « cash », réaliste, entre les partenaires. Pour cela, elle revient aux sources de son identité : le libéralisme fondé sur la concurrence, le rejet des monopoles, des guerres, fidèle au multiculturalisme, opposé au globalisme culturel.
Les avantages que tire l’Amérique de cette nouvelle arme et stratégie sont considérables même si peu perceptibles. L’IA, présente dans les téléphones de toutes les poches et sacs à main sur terre, est en contact direct, avec un public aux multiples identités. Il n’est donc plus nécessaire de recourir aux couteux intermédiaires de l’influence d’avant 2025 : ONG, organismes, institutions publiques et privées, mass-médias, etc.[2]
Qui plus est, elle collecte en retour de ses services gratuits, un trésor d’informations précieuses, de données utiles à son économie. Pour les créateurs, entrepreneurs, chercheurs, artistes, intellectuels, l’IA est un bienfait.  L’accès gratuit aux archives, économise du temps et accélère explorations et recherches qui ne sont pas ainsi réservées aux cercles endogames de l’intelligentzia qui existe institutionnellement sans public. Le partage des connaissances, le débat intellectuel est aujourd’hui nécessaire à tout homme de pensée, d’action ou de création et ce sur tous les terrains, qu’ils soient militaires, économiques, artistiques, techniques, scientifiques.
L’enjeu est de comprendre rapidement, de s’adapter, de trouver des solutions et cela par-dessus les frontières !
Le numérique devient un champ de bataille et d’affrontement entre puissances concurrentes et adversaires à la fois. Celles-ci emploient les ressources du digital de multiples manières. Le pouvoir des algorithmes, si utile à la recherche, à l’échange de compétences, à la collaboration pour un bien commun, peut aussi fournir un vaste arsenal de méthodes de confusion cognitive, de désinformation, manipulations sémantiques, etc. Certaines puissances choisiront le contrôle politique, d’autres le pouvoir d’attraction, elles s’en serviront pour conquérir ou se défendre, chacune selon ses moyens. Toutes utiliseront sans aucun doute les deux à la fois mais selon des dosages très divers.
Nouveau choix pour l’exercice du pouvoir : Agir en réseau ouvert ou réseau fermé ? 
Le pouvoir particulier offert par le numérique est l’usage des réseaux. Il a été démultiplié par l’IA mis en open source. De façon fulgurante des confrontations inédites ont pris une ampleur inattendue.  Elle a mis en concurrence aigue le domaine public et le domaine privé, les identités locales et le monde international, les puissantes institutions établies avec les réseaux plus petits, mais plus ouverts, plus souples, plus rapides, moins couteux, pour apporter des solutions aux problèmes.
Ces réseaux ouverts sont la nouveauté rendue possible par le digital en open source. Ils ont accès aux talents singuliers, désormais visibles du monde entier et  partageables. On s’y assemble par affinité, complémentarité, adhésion au bien commun. Ils ne peuvent fonctionner que si la règle est : transparence, confiance, liberté. Ainsi se met en place une mise en relation de l’offre et la demande. Ces réseaux ouverts ont cependant une fragilité : ils sont informels et la liberté de chacun rend le lien de solidarité susceptible d’être remis en cause à chaque instant.
Face à eux les réseaux fermés n’ont pas cette faiblesse car on n’y entre pas toujours pour le talent mais plutôt pour le profil, ce qui rend le coopté dépendant et forcément solidaire. Ses piliers sont la hiérarchie, le secret, l’intérêt commun. Le ciment est fort, il est lié à la naissance, au pouvoir, à l’argent, la connaissance ou même au crime. Leur faiblesse réside en ce que créativité, talent, souci du bien commun passent après la conservation et la solidarité du réseau, toutes choses qui impliquent une lenteur à agir, à s’adapter aux urgences, au tempo fulgurant imposé par les nouvelles technologies de la communication nécessitant une réponse immédiate. On retrouve ici la différence entre le drone et l’avion de chasse.[1] Sur ce sujet des réseaux ouverts et fermés, Christophe Assens décrit bien ce nouveau champ de bataille dans un livre publié ce mois-ci : Réseaux d’influence et souveraineté de la France[3].

Il est bien difficile de voir en l’espace de six mois, les conséquences de la suppression par Donald Trump du financement du soft power concernant le monde culturel, arme essentielle de l’arsenal américain. On ne mesure pas encore l’efficacité de la nouvelle panoplie du « deal power ». Elle est fort ambitieuse car elle doit accepter que le risque, fondé sur un réalisme partagé avec le partenaire, repose sur la confiance qu’exige le respect de la liberté.

Quels seront à l’avenir les proportions de pratique entre les stratégies positives du « deal » et les stratégies de manipulation du « soft », aujourd’hui mieux connues et en cela moins efficaces ? L’Amérique pourra-t-elle maintenir à la fois gratuité, transparence, partage en open source de données aussi peu censurées que possible ?
Quelques signes sont néanmoins observables :
– en juillet 2025, le patron de Google a déclaré que la stratégie de censure qui a été pratiquée pendant le Covid, ne se reproduira plus à l’avenir. Après avoir constaté le résultat négatif de l’interdit de tout débat au sujet des vaccins, il admet qu’ainsi ont été favorisés des intérêts particuliers, éloignés du bien commun.
– en Octobre 2025, Elon Musk annonce la création d’une concurrence à Wikipédia. Ainsi plusieurs points de vue pourront être comparés sur les mêmes sujets, ce qui est une bonne nouvelle pour la vie intellectuelle, scientifique et artistique qui ne peut se passer pour être féconde de la concurrence des sources d’information, des idées et du savoir.
[1] Dont une partie passe par la NEA, Agence culturelle fédérale vouée à la culture à l’intérieur des USA, crée en 1965.
[2] Ainsi en Europe Mistral AI semble s’imposer en silence, en mettant ses ressources à dispositions ainsi que les modèles et labels américains.
[3] Christophe Assens. France : une souveraineté sous influence ?, Editions VA 2025
  


Vers un art conceptuel et minimaliste

 


Malgré la prétendue exception culturelle française, clamée avec orgueil par le ministre Lang et son haut-fonctionnaire Mollard, l'artiste en tant que tel n'a guère de pouvoir de décision, tout est déjà régi par les marchés, la mode du moment et les groupes de pression.
Les domaines de l'Art n'échappent pas à cette règle générale, bien au contraire, ils l'exacerbent et le conformisme intellectuel est bien plus répandu qu'il n'y paraît.

Le terme "Minimal Art" ou minimalisme, sorte de réaction ou de complément à l’expressionnisme abstrait des années 50, est employé la première fois par le critique américain Richard Wollheim en 1962. L'art minimal reprend directement les idées du début du XXéme siècle de Rodtchenko et surtout de Malevitch, cette recherche radicale aboutira, en peinture comme en sculpture, à des résultats réduits à leur plus simple expression.
Ce mouvement préfigure sur bien des points l’art conceptuel. En effet, l’art minimal prétend débarrasser la peinture de tout ce qui ne lui est pas spécifique : plus de sujet, plus de forme, mais seulement la couleur sur un grand format. La planéité sobre, exprimée par quelques couleurs, constitue son credo. Barnett Newman (1905-1970) est l’un des artistes les plus importants de l’école de New-York et du minimalisme. Il réalise des monochromes appelés "All over", ses toiles sont recouvertes uniformément de peinture. Parfois, aux extrémités du tableau, une mince bande verticale rompt la grande surface de couleur. Sol Lewitt utilise la ligne horizontale, verticale ou oblique, dans un format carré en multipliant les combinaisons. Quant à Robert Ryman, lui construit ses toiles avec de forts empâtements géométriques. Il choisit le quadrilatère comme forme et le blanc comme teinte. Parmi les artistes de cette tendance on peut encore citer Noland, Ad Reinhardt, Stella et, bien entendu, toute une kyrielle de suiveurs français et européens.

Le nouvel avatar officiel français 
L’objectif de la peinture abstraite se distingue par sa volonté de rompre avec l’illusion du réel. Pour arriver à cette fin, les pionniers de l’art moderne ont dû batailler ferme contre les anciens poncifs académiques. Leur effort d’alors n’a d’égal que celui déployé aujourd’hui par les héritiers de cet art moderne pour imposer un nouvel ordre, tout d’abord en contestant les règles, ensuite en instaurant un système habilement équivoque.
Dès la fin des années 60 en France, quatre artistes pensant que l’abstraction se disperse dans les méandres de l’art optique ou encore dans une forme de naturalisme, croient apporter leur contribution à la nouveauté par la constitution d'un groupe nommé par leurs initiales patronymiques, c'est-à-dire BMTP. Cette association, dérivée du modèle américain, adopte comme concept la répétition systématique des mêmes motifs. Un de ces quatre artistes, Buren, se distingue grâce aux rayures verticales qu’il appose invariablement sur tout type de support. Mosset se singularise quant à lui par des carrés blancs avec, au centre, un cercle noir, Parmentier par des toiles rayées horizontalement et le quatrième, Toroni, avec l’empreinte d’un pinceau répétée à intervalles réguliers.
Le Groupe, avec le relais bien veillant des milieux français autorisés, considère ses activités minimalistes originales et d'avant-garde, tout en leur donnant un caractère contestataire qui annonce déjà l’esprit de Mai 68.
Le principe de Claude Viallat, peintre de la même génération, diffère peu : répétitions à travers tout l’espace d’une toile non préparée, souvent de récupération, d’une trace identique appliquée au pochoir, parfois sous forme d'éponge.
Ce créateur va se trouver avec quelques autres à l’origine du mouvement "Support-Surface", qui se donne comme ambition de démanteler les éléments constitutifs du tableau. Autrement dit, de remettre notamment en cause le support traditionnel du châssis, mais en préservant toutefois l’idée que la peinture, "matière colorée posée en surface, reste une réaction possible envers le néo-dadaïsme".
Support-Surface, baptisé ainsi par Vincent Bioulès, se situe par bien des égards proche de l’école de New-York. Par la suite, quelques similitudes avec "Arte Povera" apparaîtront, notamment à travers l'utilisation de techniques frustres et l'emploi de matériaux bruts, comme le montre Dezeuze lorsqu’il déroule ses palissades en roseau, ou Rouan, quand il tresse des bandes de tissu.
Support-Surface se dispersera après quelques années, mais demeurera très influant, grâce à plusieurs de ses anciens membres devenus fonctionnaires, et qui enseignent dans les écoles d’art. Par ailleurs, tous ces artistes ont remarquablement profité des commandes destinées aux édifices publics, ils sont également omniprésents dans les collections des fonds régionaux d’art contemporain. Leur influence est telle que quelques années plus tard, ces créateurs auront le privilège de voir le ministère de la Culture créer des structures, les Centres d'art, uniquement destinées à soutenir leur modèle.

Le minimalisme dans sa quête de sobriété, trouvera tout naturellement son ultime avatar dans l’art conceptuel.
Pour Joseph Kosuth, né en 1945, son chef de file le plus significatif, l’idée de l’art et l’art sont la même chose. L’idée peut donc se suffire à elle-même, la boucle de l'art sans art est désormais bouclée. Pour l’art conceptuel, la réflexion sur le langage, la sémiologie, la philosophie sur l’art, l'idée, même immatérielle, peuvent se substituer entièrement à la création. Toutefois, des traces sous forme d'objets, vidéos, écrits, ou encore de mises en scène, se concrétiseront tout de même, commerce oblige, il faut bien vivre.
Découlant du conceptuel, le Land Art, plus confidentiel, s’est également développé vers 1967 aux États-Unis, mais aussi en Allemagne et en Angleterre, avec De Maria, Long, Flanagan... La nature entre alors directement en compte dans l’oeuvre in situ, par des empreintes dans le sol, ou encore par des dispositions mystérieuses de pierres, de bois, de tissus... Afin de pallier les inconvénients d'exposition, des témoignages existeront sous l'aspect d'études, de reconstitutions, de photographies, de vidéos.
Toutes ces formes d’art se verront adoubées par le monde occidental et bien sûr par la France. Les institutions françaises, toujours soucieuses de coller à la mode internationalement définie, achèteront régulièrement ces différentes productions, mais plus qu’elle n'aura créée ou initiée ces tendances, la France les aura importées généreusement.

La fin du récit de la modernité
De nombreuses institutions ont longtemps présenté l’abstraction, puis le concept, comme une évidence, presque comme un dogme. Résultat : une importante partie du public s’est sentie exclue.
L’abstraction a partiellement été absorbée par le design, l’immobilier, les tableaux pour salons. Cette dilution dans le décoratif a brouillé la perception de sa radicalité initiale et lorsqu'un langage artistique devient un support de décoration, il perd son pouvoir symbolique, sa charge transgressive.
En outre, cette abstraction a longtemps été associée à une élite culturelle, un marché spéculatif, un discours théorique parfois hermétique. Quand Kandinsky, Malevitch ou Mondrian inventent l’abstraction, ils brisent un tabou millénaire, celui de renoncer à représenter un environnement objectif. Aujourd’hui, ce geste n’a plus rien de scandaleux. Il est même devenu un style, un choix esthétique parmi d’autres. L’abstraction a été esthétisée, lissée, normalisée. Elle ne surprend plus.
Dans sa suite, l’art conceptuel des années 60 a revendiqué également la rupture, la subversion, la déconstruction. Mais à force de vouloir choquer, déstabiliser ou "questionner", il a créé une forme de lassitude. La répétition des mêmes gestes subversifs s'est transformée en convention, et ce qui était révolutionnaire en 1965 peut sembler académique en 2026.
L’art conceptuel affirme que l’idée prime sur la forme. Or, pour la majorité des personnes l’expérience esthétique repose sur la beauté ou l’émotion, sur la virtuosité technique, la reconnaissance d’un savoir-faire, sur la possibilité de voir et comprendre ce qui fait œuvre, la vision conceptuelle s'en est donc trouvée massivement rejetée.
Le changement reste dans l'ordre du déroulement de l'histoire de l'art. La fin de l'hégémonie de l'art dit contemporain, de ce paradigme qui a dominé pendant plus d’un demi‑siècle, devient en conséquence inévitable. Comme souvent en art, comme ailleurs, la fin d’un cycle ne ressemble jamais à un effondrement, c’est davantage un glissement, une perte d’évidence, un déplacement des centres d'intérêt.
Lorsqu'un langage né pour être subversif devient la norme, il perd sa raison d'être. C’est exactement ce qui arrive au conceptuel : il est enseigné dans les écoles d’art, il structure les FRAC, les centres d’art, les biennales. Bref, il est devenu en France une convention administrative officielle. Une avant‑garde institutionnalisée n’est plus une avant‑garde : c’est un académisme.

Pour résumer 
A partir de l’instant où des peintres, comme Cézanne, ont commencé à remettre en question la notion classique de représentation par l’interprétation personnelle des apparences du monde sensible, la peinture ne pouvait que connaître des ruptures dans sa forme, entraînant un éclatement des genres et de la manière.
La subjectivité pure, initiée par Malévitch, et le dérisoire de Duchamp se sont enfermés dans des voies ambiguës qui ont amené ces deux personnes à ne plus pouvoir s’exprimer par la peinture.
Cependant, les centres d’art d’un côté, la peinture abstraite de l’autre, en particulier celle très radicale de l’École de New-York, ont malgré tout essayé d’élargir les champs d’investigations révélés par ces deux précurseurs.
Face à l’aridité engendrée par des tendances extrêmes, on constate que le public, désabusé et incrédule, s’est pour une part détourné et en a parfois déconsidéré les oeuvres.
Pour ces raisons, peindre en donnant l’illusion de l’espace, en rendant le volume, en racontant aussi une histoire, semble encore possible et pas forcément en contradiction avec la modernité et le goût des amateurs. Comme le montre la Nouvelle Objectivité ou la Nouvelle Figuration, la représentation figurative paraît encore posséder des ressources, suivant en cela le modèle de la littérature qui, avec les mêmes mots, compose à chaque fois un ouvrage différent. La peinture et, à travers elle le dessin, restera toujours un moyen majeur de l'expression humaine et seuls les codes de l'écrit et du langage permettent davantage d'objectivité et de développement.
L’avenir décisif de l’avant-garde d’aujourd’hui, avec tous les enjeux qu’il implique, et malgré le soutien des réseaux, se trouve loin d'être établi avec certitude et sa recherche d’identité auprès d’un public, déjà vaine, hypothèque même sa légitimité.
Alors, sachant que l’art, par définition, demeure en perpétuelle évolution, pourquoi ne pas envisager un retour à l’image qui redonnerait à voir. Il ne s’agit pas là de proclamer à tout prix la grandeur de la figuration, nullement à l’abri de la médiocrité, mais davantage de louer une diversité, sans hiérarchie ni tendance, tout en se préservant des effets de mode.
De la même manière, il semble à présent nécessaire de rétablir un rapport plus intime entre l’oeuvre et l’amateur, non seulement en la rendant moins hermétique, mais aussi en reconsidérant sa dimension. Le monumental, le spectaculaire, ou parfois l’encombrant, ne crée pas forcément des chefs-d'œuvre, il se condamne la plupart du temps aux Institutions, empêchant son appropriation par les collectionneurs.
A partir du moment où une démocratie, si ce mot possède encore un sens, décide de subventionner la culture elle devrait se montrer avant tout soucieuse d’objectivité et de pluralité. Autrement dit, elle devrait aider toutes les formes de créations, des plus novatrices aux plus classiques, des plus déroutantes aux plus populaires, ceci constituant d’ailleurs pour elle le meilleur moyen d’éviter de se tromper.
Aussi, face à un marché de l'art arbitraire et hypothétique, face à une pléthore d'artistes, autodidactes ou plus ou moins diplômés, existe-t-il vraiment une solution autre que celle imposée par le pouvoir de l'argent et celle de l'impérieuse nécessité de connaître des personnes d'influence ? Avec le talent peut-être, mais reste encore à pouvoir le définir et ce sera finalement à l’histoire de juger et d'en décider.

C'était comment avant :